15 mai 1926 : La Pologne fragilisée

L’orage ne gronde pas seulement au-dessus des jardins de l’Élysée, où une pluie fine et tenace noircit les graviers. Il gronde surtout dans le cabinet de Gaston Doumergue. Sur le bureau de chêne, les dépêches s’empilent, encore humides de l’encre des téléscripteurs. À Varsovie, le sang coule. Le maréchal Piłsudski, le vieux lion de l’indépendance, a franchi le Rubicon — ou plutôt le pont Poniatowski. Ses troupes font face à celles du gouvernement légal. La Pologne, notre grande alliée de l’Est, ce rempart que nous avons bâti contre les Soviets et les Allemands, est en train de se déchirer.

Le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, est là, affalé dans un fauteuil trop grand pour lui, une cigarette éternellement suspendue à ses lèvres. Il semble porter toute la fatigue de la SDN sur ses épaules voûtées. Doumergue, lui, fait les cent pas, les mains derrière le dos, son habituel sourire méridional effacé par une grimace d’inquiétude.

Doumergue : (s’arrêtant net devant la fenêtre) C’est une catastrophe, Aristide. Si la Pologne sombre dans la guerre civile, c’est tout l’édifice de Locarno qui s’écroule. Que fait l’armée ? Que fait notre mission militaire là-bas ?

Briand : (d’une voix caverneuse, entouré d’un nuage de fumée) L’armée se divise, Gaston. C’est là tout le drame. Nos officiers sur place ne savent plus s’ils doivent saluer le Maréchal ou protéger le Président Wojciechowski. Et pendant ce temps, à Berlin, on doit déboucher le champagne. Une Pologne faible, c’est une Allemagne qui respire.

Moi : (intervenant depuis le coin de la table où je trie les rapports) Monsieur le Président, Piłsudski n’est pas un putschiste d’opérette. Je l’ai vu à l’œuvre en 1920 contre les Rouges. Cet homme n’aime pas le désordre, il déteste seulement les politiciens qui bavardent pendant que la maison brûle.

Doumergue : (se tournant vers moi) Et vous croyez qu’il va s’arrêter aux portes du Parlement ? Il réclame la « Sanacja », l’assainissement ! C’est un mot qui sent toujours la poudre et la dictature, mon cher Olivier. La France ne peut pas cautionner un coup de force.

Briand : La France fera ce qu’elle fait toujours : elle attendra de voir qui tient le fusil le plus long. Si Piłsudski gagne, il sera notre meilleur allié contre les Bolcheviks. S’il perd, il sera un rebelle regrettable. Mais pour l’heure, nos fonds sont bloqués et le franc dégringole encore de trois points à la Bourse. Voilà la réalité.

Moi : Justement. Si nous hésitons trop, nous perdons sur les deux tableaux. Piłsudski nous reprochera notre lâcheté, et les légalistes notre manque de soutien. Il faut envoyer un signe à Varsovie. Pas une condamnation, mais un appel au calme qui ménage le Maréchal.

Doumergue : (soupirant) Ménager un homme qui fait tirer le canon en pleine ville… On me demandera des comptes à la Chambre.

Briand : (se levant péniblement) À la Chambre, Gaston, on parle. À Varsovie, on tire. Pour l’instant, laissons Olivier répondre à notre ambassadeur Jules Laroche. Dites-lui que la France observe avec « une amicale émotion ». C’est assez flou pour ne fâcher personne, et assez noble pour paraître diplomate.

Il est minuit, je suis rentré chez moi.

J’ai encore en tête les dépêches de ce soir : 300 morts, dit-on déjà. Des soldats polonais qui se sont entre-tués alors qu’ils portaient le même uniforme, celui que nous les avons aidés à tailler. Briand a raison de fumer pour cacher son angoisse. Il sent que son « Europe de la Paix » est un château de cartes. On ne stabilise pas un continent avec des traités quand les ventres sont vides et que les frontières saignent.

J’ai écrit à Laroche, comme convenu. Des mots de velours pour une situation de fer. Au fond, je ne peux m’empêcher d’avoir une certaine sympathie pour ce vieux Piłsudski. Il voit son pays s’effilocher dans les querelles de couloir et il tranche le nœud gordien à la baïonnette. C’est brutal, c’est malheureux, mais c’est peut-être la seule façon d’empêcher les loups de Berlin et de Moscou de se partager les restes.

Demain, le franc tombera sans doute encore. Les ménagères pesteront contre le prix du pain et se moqueront bien de ce qui se passe sur les bords de la Vistule. Mais ici, dans ma maison versaillaise bien calme, je sais que le premier domino du mur de sécurité qui devrait protéger la France, vient de tomber.

Le maréchal Pilsudski, franchissant le Pont Poniatowski de Varsovie
Le maréchal Pilsudski en 1926

May 15, 1926: A Poland Weakened

The storm does not only rumble over the gardens of the Élysée, where a thin, persistent rain blackens the gravel. It rumbles, above all, within Gaston Doumergue’s private office. Upon the oak desk, despatches pile up, the ink from the teleprinters still damp. In Warsaw, blood is flowing. Marshal Piłsudski, the old lion of independence, has crossed the Rubicon—or rather, the Poniatowski Bridge. His troops now face those of the legal government. Poland, our great Eastern ally, the bulwark we erected against both Soviets and Germans, is tearing itself apart.

The Foreign Minister, Aristide Briand, is there, slumped in an armchair far too large for him, a cigarette eternally dangling from his lips. He seems to carry the entire exhaustion of the League of Nations upon his stooped shoulders. Doumergue pace back and forth, hands behind his back, his habitual Southern smile replaced by a grimace of anxiety.

Doumergue: (stopping dead before the window) It is a catastrophe, Aristide. If Poland sinks into civil war, the entire edifice of Locarno will collapse. What is the army doing? What is our military mission there doing?

Briand: (in a hollow voice, shrouded in a cloud of smoke) The army is divided, Gaston. That is the tragedy of it. Our officers on the ground no longer know whether they should salute the Marshal or protect President Wojciechowski. Meanwhile, in Berlin, they must be uncorking the champagne. A weak Poland is a reprieve for Germany.

Me: (intervening from the corner of the table where I am sorting reports) Mr. President, Piłsudski is no comic-opera putschist. I saw him at work in 1920 against the Reds. This man does not love disorder; he merely despises politicians who chatter while the house is burning.

Doumergue: (turning toward me) And you believe he will stop at the gates of Parliament? He demands « Sanacja », a cleansing! That is a word that always reeks of gunpowder and dictatorship, my dear Olivier. France cannot sanction a coup.

Briand: France will do what she always does: she will wait to see who holds the longest rifle. If Piłsudski wins, he will be our best ally against the Bolsheviks. If he loses, he will be a regrettable rebel. But for the moment, our funds are frozen and the franc has dropped another three points on the Bourse. That is the reality.

Me: Precisely. If we hesitate too long, we lose on both fronts. Piłsudski will reproach us for our cowardice, and the legalists for our lack of support. We must send a sign to Warsaw. Not a condemnation, but an appeal for calm that treads lightly with the Marshal.

Doumergue: (sighing) Treading lightly with a man who fires cannons in the heart of the city… I shall be called to account in the Chamber.

Briand: (rising with effort) In the Chamber, Gaston, they talk. In Warsaw, they fire. For now, let Olivier reply to our ambassador, Jules Laroche. Tell him that France is observing the situation with « a sense of friendly concern. » It is vague enough to offend no one, and noble enough to pass for diplomacy.

It is midnight; I have returned home.

The evening’s despatches still haunt me: three hundred dead, they already say. Polish soldiers killing one another while wearing the very same uniform we helped them tailor. Briand is right to smoke to hide his anguish. He senses that his « Europe of Peace » is a house of cards. One does not stabilize a continent with treaties when stomachs are empty and borders are bleeding.

I wrote to Laroche, as agreed. Velvet words for an iron situation. Deep down, I cannot help but feel a certain sympathy for old Piłsudski. He sees his country fraying in corridor quarrels and cuts the Gordian knot with a bayonet. It is brutal, it is tragic, but it is perhaps the only way to prevent the wolves of Berlin and Moscow from sharing the remains.

Tomorrow, the franc will likely fall again. Housewives will grumble about the price of bread and care little for what happens on the banks of the Vistula. But here, in my quiet house in Versailles, I know that the first domino in the defensive wall meant to protect France has just fallen.

30 mars 1926 : L’Allemagne et les portes qui se ferment sur nos doigts

Je suis parti en urgence pour Berlin à la demande d’Aristide Briand. Objectif : éviter que la situation ne se délite à la suite du refus de la SDN d’intégrer l’Allemagne.

Je rencontre, en début de soirée, le Chancelier Hans Luther et le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann.

La journée du 30 mars est lourde d’une tension que nul ne s’attache véritablement à dissimuler.
Dans le grand salon prêté par la chancellerie, la lampe verte sur le bureau projette une lumière sourde sur les dossiers empilés ; dehors, on entend encore, par bouffées, le bruit métallique d’un tramway dans la nuit humide.
Depuis l’échec, à Genève, de l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations dans des conditions qu’elle juge inacceptables, le climat s’est sensiblement durci. On ne parle plus ici d’un simple revers diplomatique, mais bien d’une humiliation supplémentaire. L’affaire des sièges permanents — et surtout le projet d’élargissement à la Pologne et à d’autres États — a été ressentie comme une manœuvre destinée à diluer la portée de l’admission allemande. Stresemann ne le pas dit ouvertement, mais tout, dans son attitude, trahit une amertume contenue.
Il pose ses lunettes sur le buvard, laisse glisser un silence, puis, à mi-voix :
— On nous invite à la table, mais l’on veille d’abord à agrandir la salle, pour que notre chaise se perde dans la foule.
Il me semble aujourd’hui plus ferme que lors de nos précédents échanges. Moins enclin à la nuance, ou peut-être simplement plus décidé à ne plus apparaître comme celui qui cède encore. L’homme est pris entre deux nécessités contraires : poursuivre la politique d’apaisement engagée depuis Locarno, et répondre à une opinion allemande qui supporte de plus en plus mal ce qu’elle perçoit comme une suite de concessions sans contrepartie véritable.
— Vous savez comme moi, Olivier, ajoute-t-il en relevant la tête, qu’aucun gouvernement à Berlin ne survivra longtemps s’il donne le sentiment d’accepter pour l’Allemagne une place moindre que celle de ses anciens adversaires.
Luther, quant à lui, paraît avant tout préoccupé par la stabilité intérieure. Assis légèrement en retrait, les mains jointes devant lui, il suit l’échange en hochant parfois la tête, comme s’il calculait silencieusement coûts et risques. La situation économique demeure fragile, malgré les apparences de rétablissement depuis la stabilisation monétaire. Les équilibres politiques restent précaires ; les partis nationalistes exploitent déjà l’épisode de Genève pour dénoncer la faiblesse du gouvernement. On sent chez lui la crainte d’un basculement, moins spectaculaire que progressif, fait d’érosions successives.
— Chaque incident extérieur, murmure-t-il enfin, se paie ici en voix perdues au centre, et gagnées aux extrêmes. Ce n’est pas seulement une affaire de prestige international, c’est une question de survie parlementaire.
Je n’ignore pas, pour ma part, que notre propre opinion en France est loin d’être disposée à la générosité. Les familles n’ont pas oublié les morts, ni la Ruhr, ni les ruines des régions du Nord. L’armée, les anciens combattants, une partie de la presse veillent, sourcilleux, à ce que l’on ne « récompense » pas trop vite l’Allemagne. Nos gouvernements marchent eux aussi sur une crête étroite : ouvrir la porte sans paraître s’agenouiller.
— Ne vous y trompez pas, dis-je, la fatigue de la guerre est grande chez nous, mais la méfiance l’est tout autant. On nous répète qu’il faut être prudents, ne pas aller plus vite que le pays.
Stresemann a un bref sourire sans gaieté.
— Alors vous voyez, nous sommes deux à être prisonniers de nos opinions publiques. Peut-être Genève n’est-elle qu’un théâtre où nos peurs respectives se donnent la réplique.
Au cours de l’entretien, il est clairement suggéré — sans jamais être formulé comme une exigence — que l’Allemagne n’acceptera pas longtemps d’être traitée comme une puissance de second rang. La question n’est plus seulement celle de l’entrée à la Société des Nations, mais des conditions de cette entrée. Être admise, oui, mais comme un État pleinement reconnu, non comme un élève toléré.
— Nous ne demandons pas des honneurs, intervint Luther d’une voix posée, mais une place qui ne contredise pas chaque jour, aux yeux de nos électeurs, le discours que nous tenons pour les retenir hors des extrêmes.
— Et vous, reprit Stresemann en se tournant vers moi, pouvez-vous expliquer à Paris qu’une Allemagne humiliée est plus dangereuse qu’une Allemagne assise à vos côtés, à égalité, dans les couloirs de Genève ?
Je mesure combien notre position est délicate. Nous avons soutenu le principe de l’admission allemande, mais non sans garanties. Or, ces garanties apparaissent désormais, ici, comme autant d’obstacles. Il faudra trouver une voie qui permette de ne pas rompre ce qui a été amorcé à Locarno, sans pour autant compromettre nos propres intérêts ni ceux de nos alliés. La plume entre les doigts, je songe aux colonnes des journaux de Paris, aux ministres redoutant une interpellation trop brutale à la Chambre.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un moment charnière. Ou bien l’Allemagne trouve dans le système international une place qu’elle juge digne, et elle s’y investira ; ou bien elle s’en détournera, avec des conséquences que nul ne peut encore mesurer pleinement.
Les visages demeurent calmes aujourd’hui. Mais derrière cette retenue, quelque chose se durcit. Lorsque nous nous levons, Luther réajuste, d’un geste presque machinal, la pile de dossiers sur le bureau, comme pour remettre un peu de rigueur là où il sent l’ordre lui échapper. Stresemann, lui, rallume sa cigarette à même la flamme vacillante de la lampe, puis souffle la fumée vers le plafond bas du salon.
— Nous parlons de paix, dit-il en me raccompagnant vers la porte, mais nous jouons avec des ressorts qui ne se laissent pas toujours remonter à temps.
Dans le couloir, le parquet craque légèrement sous nos pas, et, derrière les vitres presque opaques, Berlin, plongée dans l’obscurité, semble déjà rendue au silence.

La rencontre en Olivier le Tigre (à gauche), le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann (au centre) et le Chancelier Hans Luther, à Berlin, en mars 1926

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