6 mai 1908 : Un Président qui déçoit

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Le Président du conseil Clemenceau :  » Le pays doit savoir qu’il est commandé « .

Une forte personnalité, sportif, le verbe habile, un programme ambitieux susceptible de transcender les clivages droite-gauche : il avait tout pour réussir.

Notre Président du Conseil Clemenceau succédait, il y a un peu plus d’un an, en octobre 1906, au pâle Sarrien surnommé « le Père tranquille ». Ce dernier avait été dominé tout au long de son mandat par son redoutable ministre de l’intérieur. Au moment de son arrivée au pouvoir, Clemenceau avait pris la décision de cumuler les deux portefeuilles : intérieur et présidence du Conseil.

Assis sur une confortable majorité qui se traduisit le 5 novembre 1906 par un vote de confiance de 376 voix contre 94, l’ancien « tombeur de ministères » cumulait toute la puissance entre ses mains.

Chouchou de la presse, il aimait recevoir les journalistes -fascinés – auxquels il racontait par le menu ses journées harassantes mais passionnantes. Le lendemain de ces entretiens privilégiés , les différents quotidiens en retraçaient les meilleurs moments en mettant en exergue le dynamisme et la faconde du nouveau responsable de l’exécutif.

Son gouvernement était formé  » à sa main ». Il avait su faire venir les meilleurs de notre IIIème république : Briand, Caillaux, Barthou, Doumergue …

Certaines nominations étaient fortement symboliques et audacieuses : à la Guerre par exemple, on voyait arriver le général Picquart, devenu un héros au moment de l’Affaire Dreyfus.

Un ministère du Travail était nouvellement créé et répondait à une véritable aspiration de la société. Il était confié au brillant Viviani. Chacun applaudissait à l’idée géniale de réconcilier par des lois audacieuses et avec l’aide de la puissance de l’Etat, les forces sociales du pays.

Au programme, pour un pays en retard par rapport au reste de l’Europe dans le domaine social : les retraites ouvrières, la journée de 10 heures, de nouveaux pouvoirs pour les syndicats, la possibilité d’intervenir dans la vie économique par le rachat de sociétés au rôle stratégique.  » J’installerai définitivement la démocratie au gouvernement » ne cessait de répéter le Tigre aux journalistes avides de ses formules alléchantes.

Au Parlement, il ne montait pas à la tribune, il s’y élançait. En quelques phrases, les parlementaires étaient conquis.

Un peu plus d’un an et demi après ces débuts prometteurs, que reste-t’il de ces élans, que reste-t-il des rêves de ceux qui ont cru en Clemenceau ?

Pour beaucoup, la désillusion est forte.

Clemenceau s’est révélé cassant avec ses proches. Son ministre des colonies a dû essuyer un  » bougre d’âne » en public ; tel autre s’est vu reprocher d’avoir « plus qu’un poil dans la main mais toute une forêt ».

Dans le domaine social, la succession des grèves – électriciens, dockers, ouvriers de la chaussure, métallurgistes, boulangers, viticulteurs, pour ne citer qu’eux – montrent que le chef du gouvernement peine à maintenir un climat apaisé dans le pays. Pire, les violences policières, l’intervention fréquente de l’armée coupent le ministère radical de sa base populaire…sans pour autant convaincre les conservateurs de la Chambre qui continuent à dénoncer l’impuissance du régime.

Critiqué par la presse qui l’a naguère encensé, vilipendé par une majorité fragile devenue frondeuse, Clemenceau est condamné à plus de discrétion. Il laisse, contraint, monter en puissance des ministres intelligents mais dangereux rivaux comme Briand. Il s’affaiblit face à des politiciens roués qui attendent leur heure comme Poincaré.

Clemenceau peut-il tenir encore longtemps ?

Il a de la ressource. Une énergie formidable l’habite en permanence. Il croit en son destin, en sa bonne étoile. Par le passé, il a eu d’autres épreuves à surmonter comme un cinglant échec électoral à Draguignan en 1893.  Les accusations d’enrichissement frauduleux contenues dans un faux bordereau fabriqué par le député Millevoy cette même année auraient pu aussi l’emporter. Il n’en est rien, il sait se défendre, pied à pied. Son cuir est épais. Son humour demeure au rendez-vous. Il n’est jamais à court d’idées nouvelles.

Je suis sûr que le Tigre ne peut être abattu facilement. Souplement, il se dégagera des mauvais pas ; d’un coup de patte, il jettera à terre les imprudents qui auront cru que sa perte est proche.

4 mai 1908 : Victor Horta ne viendra pas à Paris

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Victor Horta, les multiples reflets de l’intérieur de la Maison Solvay

Après la mission auprès des Jésuites à Antoing, une escale mi-professionnelle, mi-personnelle à Bruxelles.

Un rêve que j’essaie de transmettre à ma hiérarchie : faire travailler le grand architecte de l’Art nouveau, Victor Horta, à Paris.

Je sais que celui-ci est fort dépité de n’avoir reçu que peu de commandes royales. Le roi Léopold II ne semble guère attiré par cette forme d’architecture et préfère Alphonse Balat (l’ancien maître d’Horta) qui lui propose des oeuvres plus classiques. On reproche aussi à Horta de travailler trop seul et de refuser la collaboration d’autres décorateurs.

Notre artiste se console auprès d’une riche clientèle privée. De nouveaux quartiers de Bruxelles sont maintenant à la mode -l’avenue Louise ou l’avenue Palmerston – et les oeuvres d’Horta sont édifiées dans des espaces verdoyants et lumineux.

Les hôtels particuliers que l’on peut y admirer portent le nom de riches propriétaires avocats, financiers ou industriels, comme la Maison Solvay. Ces gens-là aiment recevoir et apprécient les entrées accueillantes, baignées de lumière, d’un style audacieux et élégant à la fois, que sait concevoir l’architecte.

Le nom d’Horta se répand très vite par le bouche à oreille, notamment dans la franc-maçonnerie de la ville.

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Victor Horta que je rencontre dans son cabinet de travail. 1908

Ma rencontre avec l’architecte a été un dialogue passionnant sur l’architecture, l’art, l’occupation de l’espace ou l’urbanisme.

Mais non, Horta ne viendra pas pour le moment à Paris.

 » J’ai des commandes par-dessus la tête et je peux même commencer à choisir mes clients. Il y a une dizaine d’années, j’ai eu la joie de dessiner la Maison du Peuple. Je souhaite construire d’autres bâtiments pour mes amis les « rouges » – je veux dire le Parti des travailleurs belges.

Je ne suis pas sûr d’être le bienvenu dans la capitale française avec mes idées très à gauche. Votre patron Clemenceau préfère envoyer les régiments de Dragons pour mater les ouvriers grévistes plutôt que d’écouter leurs revendications et d’élever leur esprit en mettant à leur portée l’Art populaire !  »

Pour voir les chefs-d’oeuvre de Victor Horta, les Français devront donc continuer à prendre le Paris-Bruxelles.

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Une salle à manger réalisée par Horta.  Le magasin Waucquez à Bruxelles

2 mai 1908 : Et si les Jésuites revenaient ?

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L’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing en Belgique

Et si les Jésuites revenaient ?

L’année 1908 pourrait être celle de l’apaisement entre laïcs et religieux, entre Eglise et Etat. Après le désastreux épisode des inventaires d’il y a trois ans, après ces affrontements entre catholiques et forces de l’ordre, nombreux sont ceux qui souhaitent un geste de réconciliation favorisant l’unité de la Nation.

Il n’est pas question de modifier les récents textes, laborieusement votés, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En revanche, certains députés s’interrogent sur les mesures prises dans les années 1880 qui ont abouti au départ des congrégations comme la Compagnie de Jésus. Ils insistent sur le fait que les établissements d’enseignement se sont reconstitués à l’étranger et accueillent de nombreux élèves … français.

Clemenceau, ardent laïc, n’est guère favorable à cette évolution mais en bon politique pragmatique, il ne peut rester sourd aux souhaits de certains parlementaires. Je suis donc chargé d’une mission discrète auprès des Jésuites de Belgique pour étudier, avec eux, jusqu’à quel point, on pourrait envisager, à moyen terme, leur retour sur le territoire national.

Une rencontre a lieu ce jour en Wallonie à l’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing.

Le recteur de l’établissement me dresse un portrait flatteur de l’enseignement de la Compagnie de Jésus : haut niveau scientifique du corps enseignant, recherche permanente de l’excellence pour les élèves, utilisation de méthodes de travail efficaces, acquisition d’une bonne culture générale, recherche de la rigueur dans les raisonnements …

Je demande alors à rencontrer un ou des élèves français de cette école libre.

Un jeune homme de 18 ans, de haute taille, très mince et à la démarche un peu raide, nous rejoint alors.

Sûr de lui, le regard fier, un peu hautain, manifestement très intelligent, l’étudiant français évoque avec moi ses occupations actuelles (il vient de publier une étude sur « La Congrégation de la Très Sainte Vierge ») et son avenir.  Il hésite entre préparer Centrale  -il se perfectionne donc en mathématiques – ou intégrer Saint-Cyr.

Nous parlons de la France, des grandeurs et faiblesses de notre pays. Mon interlocuteur a le sens de la formule et semble, malgré son jeune âge, avoir déjà de fortes convictions.

 » Rien ne me frappe davantage que les symboles de nos gloires. Rien ne m’attriste plus profondément que nos faiblesses et nos erreurs : abandon de Fachoda, affaire Dreyfus, conflits sociaux, discordes religieuses.  »

Je lui demande alors ce qu’il pense des Jésuites.

 » On reproche aux élèves des Jésuites de manquer de personnalité, nous saurons prouver qu’il n’en est rien. L’avenir sera grand car il sera pétri de nos oeuvres « .

Avant de le quitter, en lui serrant la main, je lui demande de me rappeler son nom. Il me répond, impérial :

 » Monsieur le Conseiller, retenez ceci : je m’appelle Charles de Gaulle « .

1er mai 1908 : Le clin d’oeil de la dame en rouge

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Affiche de Jules Chéret

Etre plus vite en été, passer prestement de la fête du muguet du 1er mai à celle des fleurs d’une chaude journée d’août.

Se transporter par l’imagination d’une tradition – offrir un brin à clochettes – qui remonte à la Renaissance (le roi Charles IX en 1561 décida d’offrir chaque année aux dames de sa cour un peu de muguet) à une vraie fête populaire, reflet plus fidèle de notre belle époque.

Quitter les défilés syndicaux du 1er mai en faveur de la généralisation de la journée de huit heures, manifestations qui s’annoncent une fois de plus tendues (le Préfet Lépine redoute d’éventuels débordements à Paris) … pour une fête provinciale sans complexe et sans souci.

Rejoindre cette jolie jeune femme pimpante dans sa robe rouge vif, se laisser enivrer par les effluves des fleurs qu’elle distribue à des messieurs tombés sous son charme, reprendre encore un verre de vin de pays, chanter, danser, oublier les nuages.

Ne garder que la mémoire des plaisirs.

Une affiche de Jules Chéret fait revivre indéfiniment ce moment de joie d’un 10 août d’il y a bientôt vingt ans. Encadrée comme objet d’art en face de la table de travail, le regard se perd dans ce calendrier bizarre à date unique, dans cette année arrêtée au moment où les rires font pénétrer au plus profond de notre coeur quelques pincées de bonheur.

Mais l’heure tourne, les pétales des fleurs s’envolent, la calèche garée plus bas et oubliée un moment, reconduit des participants tous un peu soûls. Le sourire de la dame en rouge se fige.

La sonnerie du téléphone retentit. J’assure aujourd’hui la permanence du commandement au ministère de l’Intérieur. Le commissaire de police en ligne me transmet – « au nom du préfet, précise-t-il, solennel  » –  les premiers comptages de manifestants. Il me précise que M. Lépine rappellera dans une heure pour m’indiquer si les cortèges semblent ou non défiler dans le calme.

En attendant, fonctionnaire indispensable, garant de la sécurité de la République, unique représentant, ce jour, du Président du Conseil … mais désoeuvré dans un grand ministère vide, je guette, sans trop d’espoir, un clin d’oeil d’encouragement de la jeune femme pimpante en robe rouge.

30 avril 1908 : La retraite à 70 ans … c’est pour bientôt … en Angleterre

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Grève de mineurs en Angleterre 1908

Vingt-cinq millions de jours de grève par an : la terreur de Clemenceau. Heureusement, ce n’est pas en France mais en Angleterre. C’est ce que l’on appelle là-bas le « labour unrest ». Tour à tour, les chauffeurs d’omnibus, les cheminots, les dockers ou les mineurs cessent le travail pour obtenir un salaire minimum national, un régime de retraite ou une assurance maladie.

A partir de cette année, ces mouvements pourraient donner leurs premiers résultats. Le gouvernement britannique envisage très sérieusement la mise en place d’un système de retraite. A partir de 70 ans, leurs bénéficiaires pourraient percevoir 20 shillings par mois, soit le quart du salaire d’un ouvrier non qualifié. Ce n’est pas encore le Pérou mais cela place nos voisins d’Outre-manche avant la France qui ne parvient toujours pas à faire adopter le moindre projet de loi en la matière.

La puissance des syndicats anglais – les trade-unions – est sans commune mesure à ce que nous connaissons. Même si les employeurs n’hésitent pas à traîner leurs leaders devant les tribunaux, ils augmentent leur force chaque jour.

Ils se réunissent actuellement sous la forme du Trade Union Congress (TUC) et soutiennent un parti qui compte de plus en plus de députés : le Labour (que l’on peut traduire en « parti travailliste »). Ce jeune parti, par d’habiles alliances avec les libéraux, pèse dans l’échiquier politique et peut maintenant contraindre à l’adoption de lois sociales novatrices.

Nous sommes loin de la Charte d’Amiens de 1906, document par lequel nos syndicats français s’interdisent toute activité politique et se privent donc d’une voie légale pour faire progresser leurs revendications.

Le résultat est là : les travailleurs anglais vont bientôt tous avoir une retraite. Les cols bleus français attendront pour leur part le bon vouloir des parlementaires ou de l’exécutif.

28 avril 1908 : L’impérialisme américain

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Flotte américaine de l’Atlantique, US Navy, 1908

Au moment où le président Théodore Roosevelt achève son mandat, on s’interroge sur la montée de l’impérialisme américain.

Il y a quarante ans, l’Alaska avait déjà changé de mains et quitté le giron russe pour sept malheureux millions de dollars.

Les Etats-Unis donnent maintenant l’impression d’être partout chez eux, sur le continent américain. Ils sont vigilants sur ce qui se passe à Samoa, aux Antilles ou à Hawaii. Ils occupent partiellement Cuba et ont veillé à l’indépendance de l’île vis à vis des Espagnols.

T. Roosevelt est un grand lecteur d’Alfred Mahan, le militaire stratège, le contre-amiral érudit qui a construit une bonne part de la doctrine diplomatique américaine.

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Le contre-amiral Alfred Mahan :  » Il est vain de s’attendre que les gouvernements agissent en permanence sur d’autres fondements que celui de l’intérêt national. Nous devons donc suivre notre intérêt égoïste. »

Lorsqu’on lit Mahan, on devine ce que les Etats-Unis deviennent ou vont devenir.

Pour lui, la puissance n’est pas de posséder des colonies comme le font les états européens. Cela serait trop coûteux et souvent contraire à la morale (liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes).

Les USA doivent copier à bon compte la Grande Bretagne. La vraie puissance de l’Empire britannique n’est pas dans ses possessions terrestres mais dans sa marine de guerre, protégeant sa marine marchande qui peut se ravitailler dans de multiples bases disséminées à travers toute la planète.

Les chiffres qui nous parviennent d’Outre-atlantique sont éloquents. Mahan a été parfaitement suivi par l’exécutif américain:

– en 1890, la flotte de guerre américaine occupait le 6ème rang mondial ;

– en 1908, elle occupe le 2ème rang, au coude à coude avec l’Allemagne.

La bannière étoilée va pouvoir s’étendre sur les océans et concrétiser ce rêve d’un autre idéologue américain, Josiah Strong:  « Dieu a confié une tâche à l’Amérique. Elle doit régénérer le monde et sa victoire finale montrera qu’elle était la plus apte. »

Le populaire Président T. Rooservelt, passionné de chasse et de boxe, a tout fait, lors de son mandat, pour porter son pays au plus haut.

Le continent américain devient l’arrière-cour des Etats-Unis. Et ceux-ci se comparent déjà à ce qu’ils pensent être les puissances de demain. La France ? L’Angleterre ? L’Allemagne ? Non… les regards des anglo-saxons du Nouveau-monde se portent plutôt vers… le Japon et la Chine.

24 avril 1908 : La Chine déboussolée

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La Cité Interdite, Pékin

Les échos transmis par nos diplomates implantés en Chine sont préoccupants. Ce pays, continent à lui tout seul, est en plein désarroi.

A la suite de la guerre des Boxeurs (révolte xénophobe chinoise anti-occidentale matée par les troupes européennes), les pays occidentaux ont exigé de la Chine de très importantes indemnités de guerre : 450 millions de dollars d’argent. Cette somme, faible pour des grandes puissances, constitue une véritable saignée dans un pays affaibli par une économie déséquilibrée et un Etat qui peine à se réformer.

La Chine, incapable de rembourser correctement, accumule les intérêts de retard et voit la charge de sa dette s’alourdir de mois en mois.

Le pays est progressivement démembré par ses multiples occupants. Le Japon s’est servi en premier et a pris Formose, les îles Pescadores, les régions de Suzhou et Hangzhou. Les Anglais leur ont emboîté le pas et sont entrés en possession des territoires de Weihai et de Shandong. Les Russes, les Français, les Allemands se partagent aussi d’autres villes économiquement intéressantes, en fonction de leurs intérêts égoïstes.

Les Occidentaux qui ont aussi la main sur les douanes et la gabelle chinoises, privent ainsi l’Etat de tout revenu indépendant.

Les masses rurales sont plongées dans une misère noire et restent à la merci du moindre aléa climatique. A tout moment, elles peuvent basculer dans la famine. Les Chinois et leurs dirigeants ont trop parié sur des cultures propres à satisfaire une clientèle étrangère. Le thé, le coton ou la soie, un temps source de prospérité, voient leur prix s’effondrer avec l’arrivée de nouveaux pays producteurs. Ces productions qui ont fait reculer les cultures vivrières laissent maintenant la place à des friches.

Le mauvais entretien des digues rend les inondations (fleuve Jaune…) fréquentes et particulièrement destructrices.

Toute l’économie chinoise passe progressivement sous le contrôle des grandes banques étrangères. La rareté des capitaux dirigés par les Occidentaux vers les usines chinoises les condamne à la disparition. Cet Empire affaibli est contraint d’importer une majeure partie des produits finis. Les maigres bénéfices des sociétés chinoises, sous contrôle étranger, sont rapatriés en Occident et ne permettent donc aucun investissement productif local.

Les lettrés chinois, les commerçants doués, quittent massivement leur pays et vont enrichir avec leurs idées neuves d’autres contrées d’Asie du Sud-Est.

L’immense Chine est en passe de devenir un nain sur l’échiquier international. Un nain bien malade.

22 avril 1908 : Evelyn Nesbit, amour, gloire, beauté et meurtre

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L’actrice Evelyn Nesbit

Se damner pour une belle actrice ou, simplement, collectionner des photos d’elle à l’infini ?

Le damné, c’est le mari d’Evelyn Nesbit, l’héritier milliardaire d’une société de chemins de fer : Harry  K. Thaw. Il est actuellement jugé pour avoir assassiné, en pleine comédie musicale au Madison Square Garden, l’ex-amant de sa femme, l’architecte Stanford White.

Le collectionneur, c’est mon ami Jacques, attaché d’ambassade à Washington pendant cinq ans, qui trouve décidément qu’Evelyn Nesbit est l’une des plus grandes beautés de notre époque.

Des photos de l’actrice, il en a des dizaines : dans son portefeuille, chez lui ou encadrées dans son bureau. Toujours cette peau laiteuse, ce regard noir coquin légèrement de biais, ce léger sourire de celle qui sait qu’elle plaît.

Evelyn Nesbit a le port de tête de celles qui veulent prendre une revanche sur la vie, sur une jeunesse où la misère n’était pas loin, son père avocat n’ayant laissé à sa mort que de lourdes dettes à sa famille.

A seize ans, elle quitte sa Pennsylvanie natale et s’installe avec sa mère dans un appartement exigu de New York.

Le ventre vide mais la tête déjà pleine de rêves de gloire, elle ose frapper aux portes des artistes connus : sa plastique parfaite en fait rapidement un modèle pour les photographes ou sculpteurs en vue.

Elle devient une des « Gibson girls », autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson mettant en scène la belle femme américaine libérée, élégante, volontiers dominatrice vis à vis des mâles anglo-saxons empêtrés dans leurs principes d’un autre âge. 

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La femme américaine, la « Gibson girl »

Evelyn Nesbit séduit alternativement des hommes qui la portent chacun un peu plus haut.

Pendant un temps, le jeune premier John Barrymorre et l’architecte de renom Stanford White se disputent sa compagnie et ses charmes.

Le cinquantenaire Stanford White, obsédé par les jeunes femmes et friand de jeux sexuels complexes dans son fastueux appartement où alternent le velours rouge et d’immenses glaces, donne à la petite Nesbit des leçons très polissonnes.

John Barrymorre, plus jeune et plus naïf, lui donne pour sa part -plus classiquement – deux beaux enfants.

Tout aurait pu continuer ainsi encore longtemps dans ce New York brillant des mille feux des revues musicales, des plaisirs mondains et frivoles d’une bourgeoisie pleine aux as.

Il était cependant écrit qu’Evelyn Nesbit devrait aussi croiser le malheur.

Celui-ci lui apparaît – masqué – sous les traits d’un riche héritier de l’empire du rail Harry Thaw. Beau gosse, ce dernier ne sait que faire de son argent, manie un humour désespéré, jette un regard plein de morgue sur ses multiples serviteurs… il séduit Evelyn qui souhaite « un beau mariage ».

Thaw se révèle jaloux, possessif, violent. Surtout, il n’arrive pas à se détacher mentalement de la longue et complexe relation qu’a eu sa femme avec Stanford White. L’envie de meurtre du rival monte en lui de façon inexorable jusqu’à ce fameux soir de 1906 où il décharge à bout portant son revolver sur la face du malheureux architecte.

L’Amérique se passionne pour le procès de Thaw. Qu’a-t-il crié au moment où il appuyait sur la détente de son arme ? « Tu as ruiné ma vie !  » ou « Tu as ruiné ma femme ! » Le public ébahi du Madison Square Garden n’a pu distinguer nettement les mots « wife » et « life » au moment où retentissaient les détonations. On lui pardonne … même si on aimerait bien savoir, après tout.

La presse d’Outre-atlantique se délecte aussi des pressions qui sont exercées par la riche famille  de Thaw sur la jeune Evelyn pour qu’elle témoigne contre White. Beaucoup de dollars lui sont promis si elle décrit, par le menu, les soirées perverses passées avec l’architecte renommé. Thaw pourra ainsi plaider le meurtre passionnel, destiné à venger l’honneur de sa « candide » épouse.

Et mon ami Jacques me raconte tout cela avec fougue, désireux de me montrer toutes les facettes d’une Amérique qui n’a plus besoin de l’Europe pour s’inventer des histoires tragi-comiques, des drames mêlant beauté, passions malsaines, argent et meurtre. Là-bas comme ici, des foules innombrables oublient leur morne quotidien et se laissent capter par des regards de femmes célèbres et déjà perdues comme celui de la belle Evelyn Nesbit.

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Evelyn Nesbit déchaîne les passions … jusqu’au meurtre

20 avril 1908 : Surveiller Lebaudy, l’empereur fou

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Caricature de presse sur l’expédition montée par Jacques Lebaudy

L’empire se dote d’une armée, d’un drapeau, d’une capitale (Troja) … Rien que de très normal pour un empire, sauf que « l’Empereur » est fou et que l’empire n’existe que dans son imagination délirante.

Jacques Lebaudy est l’un des héritiers de la famille du même nom, propriétaire d’une immense fortune acquise par le raffinage de la betterave sucrière.

Le moins que l’on puisse dire est que Jacques, descendant des rois du sucre, n’a guère plus de raison qu’un caramel mou : il s’est proclamé il y a quatre ans « Empereur du Sahara », a pris le nom de « Jacques 1er », a exigé qu’on l’appelle « sire » au moment où son armée d’opérette a débarqué sur le sol mauritanien pour prendre possession d’une vaste bande de territoire le long des côtes africaines.

La moitié de son armée a été rapidement faite prisonnière par des tribus maures et Lebaudy s’est enfui piteusement aux Canaries en refusant de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

L’affaire a commencé à vraiment se gâter quand le gouvernement français a découvert que cinq de nos ressortissants faisaient partie de cette lamentable expédition et qu’ils étaient vendus comme esclaves sur les marchés sud-marocains. Elle a encore empiré quand l’Espagne et l’Angleterre ont commencé à s’émouvoir des troubles causés par Lebaudy dans une région où les conflits de souveraineté restent importants.

C’est finalement sous les hurlements de rire de l’opinion et de la presse française et internationale que le gouvernement a dû trouver une solution -financièrement coûteuse – pour exfiltrer nos malheureux ressortissants.

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L’expédition Lebaudy tourne au fiasco, « Jacques 1er » est emprisonné

Depuis, Jacques Lebaudy est placé sous une discrète surveillance de la police et des services de renseignement français. Nous veillons à ce qu’il ne monte pas une nouvelle expédition qui pourrait se conclure en fiasco coûteux pour le contribuable français, tout en couvrant à nouveau de ridicule les pouvoirs publics.

Les derniers rapports qui arrivent ce jour sur mon bureau sont rassurants pour l’Etat français même s’ils ne disent rien de bon de l’état mental de Jacques Lebaudy.

Ce dernier a renoncé à la nationalité française. Il voyage d’une capitale européenne à l’autre sous le nom d’Abdullah, prince de Téhéran. Il a créé un journal appelé « The Sahara » , fait suivre un trône dans tous ses déplacements et aurait une suite montée sur des dromadaires ! 

19 avril 1908 : Jaurès contre la grève générale

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Jean Jaurès,  » il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité « 

Un idéal rafraîchissant, une maturité qui lui donne autorité sur le monde socialiste, une voix qui porte les revendications du monde ouvrier dans le monde parlementaire: Jaurès. Une voix pour les sans-voix, un espoir pour ceux qui avaient renoncé à en avoir un.

Comme conseiller – de confiance – de Clemenceau, je devrais le considérer comme un ennemi. Je ne peux pas. En fait, dans mon esprit, mon Patron représente la lutte pour un monde meilleur mais avec les armes politiques classiques et (très) pragmatiques. C’est une première étape.

Jaurès nous emmène plus loin, dans un univers à la morale plus exigeante, dans la lutte pour une société profondément rénovée.

Dans sa vision du futur, les possédants disparaissent, les ouvriers reçoivent une juste rémunération de leur travail leur donnant accès à un habitat, des conditions de vie dignes, une éducation et une culture de haut niveau. Le droit au bonheur en quelque sorte.

Tout cela est dit avec une éloquence qui fait des émules bien au-delà des bancs de la gauche. Quelle belle définition de la liberté il nous donne lorsqu’il s’écrie :  » La liberté, c’est l’enfant de la classe ouvrière, née sur un grabat de misère, et de mine chétive encore, mais qui porte en soi une incomparable vitalité secrète et dont le regard de flamme appelle la liberté d’un monde nouveau.  »

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Jaurès à la Chambre

Pour Jaurès, le socialisme ne doit accéder au pouvoir que par les voies légales et démocratiques.

C’est un opposant farouche à la grève générale.

Pour lui, les trois conditions de réussite de ce type de mouvement de masse sont les suivantes :

– l’objet en vue duquel la grève est déclarée doit passionner réellement la classe ouvrière ;

– l’opinion doit être préparée et reconnaître le mouvement comme légitime ;

– la grève générale ne doit pas être un déguisement de la violence.

Pour Jaurès, ces trois conditions ont peu de chances d’être un jour réunies. La grève générale risque donc de devenir une dangereuse utopie, écartant les ouvriers de combats plus réalistes et finalement réellement porteurs de conquêtes sociales.

Il dénonce à cette occasion les ruses de certains socialistes ou communistes qui poussent les ouvriers à la grève dure dans le but de les entraîner, sans qu’ils en aient clairement conscience, dans la Révolution et le communisme complet.

Pour autant, il n’exonère nullement les classes possédantes et les Pouvoirs publics de leurs responsabilités et il reprend le mot fameux de Mirabeau :

 » Prenez garde ! N’irritez pas le peuple qui produit tout, et qui pour être formidable… n’aurait qu’à être immobile. « 

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