19 juin 1909 : Clemenceau, bientôt la fin ?

 » La prochaine fois, ce sera la fin !  » Je me retourne brusquement et n’arrive pas à distinguer le nom et la tête de l’impertinent député radical qui a prononcé ces mots menaçants pendant que Clemenceau regagne son banc. Le Patron vient de faire une nouvelle intervention musclée devant la Chambre. Il a justifié sa politique sociale, son refus des syndicats dans l’administration, son positionnement prudent et conciliant vis à vis de l’Allemagne, ses actions de réforme de la Marine, ses choix budgétaires…

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Son ton a été jugé arrogant, plein de morgue. Le regard furieux qu’il a jeté à un collaborateur à l’origine d’une coquille dans son discours n’a échappé à personne et a été diversement apprécié.

On sent une lassitude de la Chambre vis à vis de ce Président du Conseil en poste depuis maintenant près de trois ans, durée exceptionnelle dans notre régime parlementaire. La gauche ne lui pardonne pas ses envois de régiments de dragons dans les usines en grève et ses arrestations de leaders de la Cgt. La droite lui reproche de ne pas avoir trouvé la recette pour maintenir un climat social propice aux affaires et développement économique.

Et Clemenceau lui-même ?

La Chambre le fatigue, l’agace, l’énerve. Sur la brèche tôt le matin jusqu’au soir, assumant la direction d’une des principales puissances de la planète, louvoyant entre les écueils, assumant les réussites et les échecs d’une administration pas toujours très maniable, digérant un nombre impressionnant de dossiers chaque jour, le Tigre accepte peu les critiques de députés qui n’ont jamais été aux affaires et ignorent les aspects concrets de la direction de la France.

Lassitude, envie de liberté et de voyages, de lectures permettant l’évasion et de rencontres féminines plus fréquentes. Le premier flic de France se verrait bien rompre les amarres.

Son discours roulé dans une main, Clemenceau s’apprête à se rasseoir. Il a lui aussi entendu la phrase menaçante de l’un de ses collègues radicaux. Contrairement à moi, il sait manifestement qui a parlé. Il se retourne et prononce ces quelques mots, en articulant distinctement dans un silence de mort :

 » Cher collègue, dans la vie, il ne faut pas avoir peur d’avoir des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait ! »

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Le Tigre, usé, fatigué ?

16 juin 1909 : Bilan du terrible tremblement de terre dans le Midi

 » Nous sommes restés sans secours pendant toute la nuit ! La terre a tremblé durant de longues minutes : bruit assourdissant de murs qui tombent, de vaisselle se cassant, de meubles qui se déplacent et viennent se heurter violemment les uns les autres. Les chiens qui hurlent à la mort pendant que les habitants de la ville se regroupent sur la place, affolés, en signalant que des personnes demeurent coincées sous les décombres. Monsieur le conseiller, c’était la désolation et nous avons dû attendre dix bonnes heures pour que l’on vienne s’occuper de nous. »

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Le témoignage de l’adjoint au maire de Salon-de-Provence reflète bien les propos qui me sont tenus pendant mon déplacement dans le Midi à la suite du terrible tremblement de terre qui a touché le 11 juin dernier au soir, les villes et villages de Lambesc, Pelissanne, Rognes, Le Puy Sainte Réparade, Venelles, Saint-Cannat, Vernègues et bien sûr, Salon, dans l’est des Bouches-du-Rhône.

Le préfet se retourne vers moi et m’indique discrètement, sur un bout de papier, que le nombre de victimes est porté à 46 morts et 250 blessés. Il complète à voix basse, visiblement lui-même ému :

 » Ce sont souvent des femmes et des enfants. Au moment du séisme, les hommes revenaient encore des champs ou s’occupaient des bêtes : c’est ce qui les a sauvés.  »

De mémoire d’homme, on n’a jamais vu une catastrophe de ce type sur le territoire national.

Un journaliste du Petit Provençal me demande un entretien. Je fais le point sur l’évaluation des dégâts (15 millions de francs au minimum) les secours décidés par Paris (prêts pour la reconstruction), le rétablissement des communications, les efforts déployés par les hommes du 7ème régiment du Génie d’Avignon envoyés sur place et l’élan de solidarité nationale qui s’amplifie grâce à l’action coordonnée de la grande presse.

Nécessité d’être précis, importance de montrer la mobilisation du gouvernement, se limiter aux engagements que nous pourrons tenir : je vérifie que le sous secrétaire d’Etat à l’Intérieur Mauzan applique à la lettre les consignes de Clemenceau.

Chacun craint des répliques et peu de personnes osent regagner leur domicile pour se reposer. Les habitants dorment dehors sur des matelas. Dans la journée, ils épaulent les soldats du génie ainsi que les religieuses qui apportent secours et soignent les blessés.

J’hésite à rentrer sur Marseille pour prendre un train vers la capitale. Beaucoup de dossiers m’attendent au ministère. Symboliquement, pratiquement, je sens cependant qu’il faut encore travailler ici, au milieu de ces Français projetés dans le cauchemar et qui font preuve d’une grande générosité entre eux. Ecouter, réconforter, coordonner l’action des services de l’Etat… bref, être là, montrer que nous sommes tous solidaires.

C’est décidé, je reste.

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11 juin 1909 : Le vrai monde des agents secrets

Les agents secrets font rêver. On imagine un brillant officier introduit dans les cercles les plus restreints du pouvoir, tirant des ficelles bouleversant le devenir des pays et vivant des aventures hors du commun. De l’action, de la romance à l’eau de rose, des protagonistes avec des physiques de mannequins, des voyages et du mystère.

Le roman « L’agent secret » de Joseph Conrad remet les choses à leur place. Nous sommes dans les bas-fonds de Londres, les « héros » sont un peu minables et manipulés les uns par les autres. On projette d’organiser un terrible attentat à l’Observatoire de Greenwich pour faire tomber, ensuite, un groupuscule terroriste qui sera accusé du coup.

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L’Observatoire Royal de Greenwich deviendrait la cible d’un attentat ?

Conrad en profite pour décrire le couple bancal du héros Verloc, sa relation ambigüe avec sa femme qui accueille sous son toit son frère handicapé mental. Couple faussement tranquille, vivant dans le malentendu, qui va être projeté dans un destin implacable. 

L’atmosphère est pesante ; l’intrigue, complexe, n’est pas linéaire et l’auteur la fait avancer en veillant à nous informer avant ses personnages. Ces derniers sont décrits en mettant en valeur leur personnalité aux facettes multiples mais rarement sympathique.

Les idéaux de défense de la nation sont loin ; les carriéristes, les médiocres et les pédants vaniteux dominent un monde désabusé.

Conrad voit juste. Ce que je sais des intrigues entre services secrets russes, anglais, allemands ou français ressemble à ce qu’il évoque avec une langue toujours précise et un sens des descriptions, une réflexion intérieure, qui fait le vrai charme du roman.

« L’agent secret » n’est pas traduit en Français. Il m’est donc difficile d’envoyer un exemplaire à mes collègues du 2ème bureau ou de la -soi-disante- police des chemins de fer (qui s’est constituée, avec la bénédiction du pouvoir, en service de renseignement intérieur). Dommage, Conrad nous invite à une réflexion salutaire sur l’univers du trouble, du glauque et du caché. Une descente sobre mais sans complaisance dans l’âme humaine et les rapports entre individus mais aussi une critique impitoyable de la vacuité des administrations secrètes, des jeux d’influence stériles et destructeurs dont elles sont à l’origine.

L’attaché d’ambassade britannique qui m’a prêté l’ouvrage l’a annoté de cette phrase de Kierkegaard : « Il n’y a rien sur quoi plane autant de séduction et de malédiction qu’un secret. » 

En le lui retournant, avec mes remerciements, je complète par ces quelques mots :

« Chaque âme est à elle seule une société secrète. »

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L’écrivain Joseph Conrad

9 juin 1909 : L’invention du diable

Le rêve de tout gouvernant : avoir une opposition docile, compréhensive et constructive. La dureté des grèves de ce début de XXème siècle semble transformer cette vision en utopie. Pourtant, Clemenceau, poussé par Aristide Briand, ne renonce pas à un climat social pacifié.

Je suis chargé de rencontrer Léon Jouhaux, sans doute futur secrétaire général de la toute puissante Cgt, le syndicat qui fait trembler les ministères et les patrons, la confédération honnie des dirigeants.

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Léon Jouhaux (g) un des leaders de la Cgt, héritier de Griffuelhes (d)

L’homme au bouc et à la moustache abondants, aux oreilles légèrement décollées, aux paupières tombantes sur des yeux légèrement en amandes et au visage poupin, me regarde les bras croisés. Il m’écoute lui proposer une « paix des braves » ; une « trêve dans les conflits » en échange d’évolutions sociales majeures sur le temps de travail, sur les retraites ou sur les assurances sociales.

J’insiste sur la fin des arrestations de leaders syndicaux, l’arrêt de l’envoi de régiments de dragons en cas de grèves dures, autrement dit tous les signes -récents-de bonne volonté du ministère de l’Intérieur.

Jouhaut croise les bras, les décroise et sourit, amusé. Il s’exclame :

– Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Après toutes les luttes sanglantes que mon syndicat a dû subir, après les procès, les fusillades, les réquisitions ? Votre discours est généreux mais arrive trop tard… ou beaucoup trop tôt. Les adhérents attendent de moi que je continue le syndicalisme révolutionnaire. Préparer la grève générale, respecter l’héritage de Victor Griffuelhes représentent un devoir.

Je suggère :

– Des lois audacieuses peuvent être votées…

Sa réponse claque :

– Nous sommes convaincus de la nullité du parlement pour protéger nos intérêts de classe. On ne peut demander à des députés bourgeois de défendre les ouvriers… sauf s’ils ont peur d’un « Grand soir ».

Il poursuit alors :

Mon père est devenu aveugle pour avoir manipulé du phosphore. Or, à ce jour, de nombreux gaz dangereux ne sont toujours pas interdits dans les usines. La Chambre a d’autres préoccupations. En vous suivant, j’aurais l’impression de trahir mon père, de tromper aussi mes anciens compagnons de l’usine d’allumettes où je travaillais dès seize ans, après avoir laissé tomber mes études pour pouvoir manger.

Monsieur le conseiller, je suis diplomate, stratège. Je n’engage aucun combat par plaisir. Si le gouvernement et les patrons comprennent cela, nous pouvons imaginer une vie sociale plus sereine. »

Nous nous séparons bons amis. Pas d’espoir, ni promesse. Flaubert disait :

« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »

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Léon Jouhaux

  

8 juin 1909 : Faut-il compromettre l’ambassadeur d’Allemagne?

La photographie est scandaleuse : Une femme, un fouet à la main, assise sur une charrette à bras tirée par deux hommes. Les trois sont célèbres. On distingue Nietzche au coude à coude avec un autre philosophe Paul Rée. Il leur revient de faire avancer le véhicule alors que la dame cocher n’est autre que Lou Andreas-Salomé. Ce cliché assez connu dans le monde de la philosophie, représente le couple platonique formé par trois intellectuels allemands réfléchissant à la mort de Dieu, l’avenir de l’homme, l’esthétique, les rapports entre la morale et les pulsions, la mort et l’amour.

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La rayonnante Lou Andreas-Salomé avec les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée

Ce qui est plus surprenant, c’est que la photographie est annotée par son excellence l’ambassadeur d’Allemagne et a été glissée dans un livre de Lou Andreas-Salomé : « Enfant des Hommes ». Là où l’histoire devient croustillante, c’est quand on découvre que ces documents ont été récupérés par les services secrets français -le deuxième bureau- et permettent dès lors de compromettre le diplomate allemand.

L’une des femmes de ménage de l’ambassade du Reich à Paris travaille pour nous et a observé l’intérêt caché du fonctionnaire berlinois pour Lou Salomé. Elle a compté tous les clichés qu’il collectionnait fébrilement sur cette fille de protestant luthérien d’origine allemande élevée à Saint-Petersbourg, lisant très jeune Kant et Spinoza. Elle a aussi fait le point sur ses rencontres secrètes avec cette égérie libre, à la sexualité complexe -un temps déesse vierge laïque, puis mangeuse d’hommes – apôtre du féminisme et accoucheuse d’écritures masculines.

Le deuxième bureau a patiemment réuni les pièces d’un dossier où les sympathies socialistes de Lou Salomé ne peuvent que compromettre un diplomate de haut rang qui l’a rencontrée plusieurs fois. La vie de bohême de cette femme encore très belle à cinquante ans, ses correspondances torrides avec certains hommes et plusieurs femmes, son indépendance d’esprit en font quelqu’un d’infréquentable par un ambassadeur obéissant à une hiérarchie berlinoise conservatrice.

En cas de crise diplomatique, si l’ambassadeur ne se montre pas spontanément conciliant, le dossier Salomé pèsera lourd dans la balance.

Pression, chantage, tout cela n’est guère reluisant et n’honore pas, une fois de plus, les services spéciaux de la République.

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Le regard fier de la philosophe Lou Andreas-Salomé témoigne aussi d’un grand appétit de vivre

Je consulte le dossier qui est arrivé jusque sur mon bureau : le regard fier de Lou Andreas-Salomé bien rendu par les clichés que nous avons d’elle, ses écrits contre l’hypocrisie sociale, ses exigences de droiture, de dévouement à une cause juste, semblent m’envoyer un message clair. Le dossier constitué contre le représentant du Reich ne nous honore pas, nous Français. Le diplomate a bien le droit d’avoir les lectures et les rencontres qu’il veut dans sa vie privée et il est immoral de tenter de le faire « plonger » à cause de cela. Je relis cette phrase de Rilke qui a passionnément aimé, lui aussi, Lou Salomé : » Etre aimé, c’est se consumer dans la flamme. Aimer c’est luire d’une lumière inépuisable. Etre aimé, c’est passer ; aimer c’est durer. » Quel décalage avec cette action crapoteuse des hommes du renseignement !

Je referme la liasse compromettante. D’un geste brusque et décidé, je la jette dans le feu de la grande cheminée du ministère.

Au fur et à mesure que les flammes consument les centaines de pages qui auraient pu salir un diplomate d’une puissance dangereuse pour la France, je repense à cette phrase de Nietzche que Lou Salomé ne cesse de citer : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde à ne pas finir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ».

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Lou Andreas-Salomé : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que les autres pensent de moi, mais ce que moi, je pense des autres. »

2 juin 1909 : Les Russes sont-ils heureux ?

« Manger, boire, faire la fête, prier »… c’est cela un Russe heureux ? Pas simple de commencer mon article pour le journal Le Temps autrement que par un poncif. Ce quotidien va faire paraître une série d’analyses sur l’état d’esprit des différents peuples occidentaux. J’ai été contacté pour parler des Russes.

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Les tableaux d’Andrei Ryabushkin décrivent le monde rural russe du début du XXème siècle

Est-ce que ce sont mes liens privilégiés avec l’ambassade et les diplomates de Saint-Petersbourg qui expliquent ce choix ? En attendant, pour boucler les fins de mois, je ne refuse rien et j’ai même obtenu du directeur du Temps, Adrien Hébrard, de scinder l’article en trois parties : je parlerai d’abord des paysans, puis des ouvriers et enfin de la noblesse. On ne peut sérieusement décrire le grand peuple slave en l’appréhendant d’un bloc tant les conditions de vie sont différentes entre un ouvrier métallo des bas-fonds d’Ekatérinbourg, un vieux noble vivant de ses rentes, partageant son temps entre ses terres, Nice, le Lac Majeur ou Moscou et enfin, un paysan qui a accepté de défricher la Sibérie et dont le grand-père était serf.

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Un paysan russe en 1909

Je prends donc ma plume pour parler des campagnes russes. Les notes du Quai d’Orsay que j’utilise comme documentation évoquent « le problème paysan ». Cela commence mal !

Les paysans forment les trois quarts du peuple russe et les réformes du premier ministre Stolypine en leur faveur ne semblent pas donner totalement les résultats escomptés.

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg s’efforce de mettre fin aux communautés villageoises. Ces structures arriérées bloquent la mobilité de leurs membres et distribuent périodiquement les terres disponibles des villages aux familles en fonction de leur taille, ce qui conduit à un morcellement des parcelles au fur et à mesure que la population s’agrandit. Ces distributions régulières font tourner les cultivateurs sur les mêmes terres et ne favorisent pas leur motivation individuelle à long terme : travailler un même lopin pendant trois ou quatre ans et le céder ensuite à un voisin demande un sens de l’intérêt général pas toujours très répandu.

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En réaction, Stolypine veut donc faire émerger un peuple de petits paysans propriétaires. Il est temps ! On considère que 52 % des paysans cultivent actuellement un lot de taille insuffisante pour nourrir convenablement leurs proches. Un tiers des exploitations n’a pas de cheval pour tirer une charrue. Le taux de mortalité dans les campagnes est le double de celui constaté en France. Les sécheresses (celle de 1892 est restée dans les mémoires) ou les inondations conduisent à d’épouvantables catastrophes.

Mes collègues du Quai ne manquent pas d’insister sur la lourdeur de la fiscalité paysanne. L’Etat taxe fortement les échanges et achats de sucre, de thé, de vodka, de tabac ou de fer.

Le pouvoir russe refuse de distribuer les terres appartenant à la noblesse alors que celle-ci n’investit souvent pas suffisamment dans ses domaines.

L’émergence d’une classe de petits propriétaires conduit aussi à la division du monde paysan où s’affrontent les intérêts devenus divergents de cultivateurs au bord de la famine d’une part et de responsables de petites exploitations connaissant une certaine aisance, s’efforçant de moderniser leur outil de travail, d’autre part.

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« En attendant, la Russie exporte du blé. Tout ne va donc pas si mal.  » La distribution de crédit par des banques spécialisées, la mise en place de coopératives aidant à la stabilisation des prix et à la mise à disposition de matériel plus performant, le défrichement de nouvelles terres, favorisent un début d’aisance dans une partie des campagnes.

Alors, heureux les paysans russes ? La moitié a quitté sa communauté d’origine et bénéficie de nouvelles parcelles, fruits des conquêtes sur les forêts ou de remembrements. Cela suffit-il au bonheur ? Il n’y a plus de révolte paysanne depuis 1905. Est-ce en raison des lourdes condamnations qui ont frappé les meneurs de l’époque ou parce que les conditions de vie ont progressé ? Les notes du Quai restent interrogatives.

Je ne sais comment conclure mon article pour Le Temps avec ces incertitudes sauf à rappeler ce que dit le ministre anglais Winston Churchill : « la Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme. » 

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Des paysannes russes en 1909

31 mai 1909 : Coppola cherche un… parrain

« Agostino Coppola, c’est lui ! » Luigi Albertini, directeur du Corriere della Sera, le grand quotidien italien, profite de son voyage aux Etats-Unis pour retrouver des compatriotes. Il serre la main du futur papa qu’on lui présente et  s’assoit en face de lui. L’Italo-américain est de petite taille, trapu, très brun, barbu, marié à une certaine Marie Zasa, enceinte.

Albertini envisage, à l’attention de ses lecteurs milanais, romains ou napolitains, une succession d’articles sur l’émigration italienne au pays de l’oncle Sam, avec pour titre : « que sont-ils devenus ? »

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Mulberry Street à New-York, Manhattan, le charme de Little Italy, une ville dans la ville.

Il considère que la presse de son pays ne peut plus passer sous silence le devenir des 200 000 compatriotes qui quittent chaque année leurs Abruzes, Toscane ou Sicile natales. Beaucoup franchissent les Alpes et tentent de s’établir dans une France pas toujours très accueillante. Mais une bonne moitié achète un billet de troisième classe sur un transatlantique et tente l’aventure américaine. Ellis Island, l’accueil de tous les immigrants, le contrôle sanitaire puis l’enregistrement du nom : l’ami de Coppola, pour démarrer dans sa nouvelle vie, en a profité pour troquer son patronyme « Andolini » pour celui de « Corleone », petite bourgade sicilienne où sa famille est restée.

Les Italiens aux Etats-Unis ? Ils sont pour la plupart employés de travaux publics, manutentionnaires, petits commerçants… ou voyous. Ils se regroupent entre eux et colonisent, par exemple, des quartiers entiers de Manhattan : les rues Mott, Elisabeth et Mulberry au nord de Canal Street délimitent la Little Italy, ville dans la ville où la langue de Shakespeare n’est pratiquement jamais utilisée. Il y règne une ambiance bon enfant. On vit dehors l’été et on passe des heures dans les cafés l’hiver. Les étals en plein vent des marchands de fruits et légumes donnent une touche de gaité supplémentaire à des quartiers où personne ne roule sur l’or mais où tout le monde se serre les coudes.

Agostino Coppola rêve que son futur enfant sorte de sa modeste condition initiale :

« Il faudra qu’il soit artiste, qu’il fasse de la musique par exemple. Pour qu’il n’ait besoin de rien, je vais racheter l’armurerie qui fait l’angle et j’espère que grâce à mes ventes de fusils, il pourra grandir en pensant à autre chose que se nourrir comme je suis forcé de le faire ! »

Le patron de presse Albertini se sent obligé d’y aller aussi de sa suggestion : « Le monde du spectacle commence à faire bon accueil aux Italiens. Danseurs, chanteurs, acteurs… nos compatriotes ont des dons indéniables. Nous le constatons aux processions de la fête de San Gennaro. C’est un peu tôt pour y penser mais votre rejeton pourrait peut-être fréquenter ce nouvel art qu’est le cinématographe ? »

Agostino se rembrunit :  » Les quelques films que j’ai vu ne sont pas sérieux ! Je vois bien mon fils flûtiste mais c’est absurde d’imaginer un Coppola dans le cinéma ! En attendant, Monsieur le directeur du grand journal, nous cherchons un monsieur puissant pour protéger notre futur enfant.

– Vous voulez que je sois… son parrain ? »

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Luigi Albertini, directeur du grand  journal italien Corriere de la Sera, rencontre ce jour Agostino Coppola qui aura un fils, Carmine, flûtiste, chef d’orchestre et compositeur. Carmine sera lui aussi le papa d’un garçon, un certain Francis Ford…

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Little Italy, New-York 1909

29 mai 1909 : « Ma fille n’est pas une automobile ! »

Le jeune papa rentre comme un fou furieux dans mon bureau. Il s’exclame :

 » Le gouvernement français ne peut admettre que des prénoms de notre pays puissent servir pour baptiser des automobiles allemandes !  »

Ce monsieur Martin m’explique ce qu’il considère comme un calvaire. Sa fille est née en 1900, elle s’appelle Mercedes, prénom racé, fin et latin qui renvoie, entre autres, à ses lectures d’Alexandre Dumas.

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Mercedes Jellinek, fille de concessionnaire d’automobiles Daimler sur la Riviera

En 1902, le hongrois Emil Jellinek, concessionnaire richissime des automobiles Daimler sur la Riviera, décide de donner le surnom de sa fille -Mercedes – aux véhicules qu’il commercialise. Il est dans une spirale de succès : les grosses fortunes internationales installées à Nice s’arrachent les modèles allemands ; il gagne des courses qui mettent en valeur ses moteurs et la presse réserve un accueil très favorable à chaque nouvelle Daimler.

Monsieur Martin s’engage, peu après, dans un cauchemar : sa fille est moquée par ses petits camarades dans la rue, au parc et à l’école. Elle revient à la maison en pleurant et accuse son père de lui avoir donné un prénom idiot.

L’année 1909 se révèle plus particulièrement pénible pour les Martin puisque c’est à ce moment que l’étoile à trois branches, devenue emblème de la marque d’automobile, couvre les unes des journaux et rappelle les trois domaines où les moteurs Daimler ont décidé de briller : la terre, l’air et la mer.

Le cartable de la petite Mercedes Martin se couvre alors d’étoiles à trois branches dessinées à la craie par les autres élèves espiègles et un peu cruelles de son école.

Emil Jellinek a, lui, laissé ses affaires. Il profite de son argent et exerce des fonctions tranquilles de Consul d’Autriche Hongrie à Monaco. Il a changé son patronyme et se fait appeler fièrement Emil Jellineck-Mercedes.

Chez les Martin, on contacte en revanche un avocat pour savoir comment un enfant peut changer de prénom. Et on fait pression auprès des ministres pour interdire la marque Mercedes en France.

Les Martin et les Jellineck : des destins qui se croisent sur la grande route de la vie.

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Emil Jellinek

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26 mai 1909 : Valéry, l’écrivain qui ne publie pas

 » Je passe d’un sujet à l’autre mais je suis incapable de me fixer sur un seul pour écrire réellement une oeuvre digne de ce nom. »

Paul Valéry n’a pas produit grand chose depuis L’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci et La Soirée avec Monsieur Teste. Gide le pousse à écrire avec des arguments plus convaincants que les miens. Rien n’y fait. Valéry s’occupe de son épouse à la santé fragile et de ses enfants. Leur faire apprendre des fables de La Fontaine même au plus jeune âge ou les distraire avec des spectacles improvisés de guignol, semble suffire à son bonheur.

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Paul Valéry en 1909

Un travail tranquille auprès du patron de l’Agence Havas, Edouard Lebey, lui laisse pourtant une liberté qu’il pourrait mettre à profit pour publier. Non, rien ne sort. Il en devient ironique :  » Une auréole inclassable de non production me rend le plus authentique des génies. Que peut-on comparer à ce que je n’ai point fait – et encore mieux à ce que je n’ai nulle intention de faire ? »

Et pourtant, chaque nuit, sa plume court sur le papier, alerte, prolongement d’un esprit vif, d’une immense culture, d’une réflexion aiguisée sur la vie, notre époque ou le monde des arts et des lettres.

Je prends quelques pages que me laisse brièvement déchiffrer Paul. Je tombe sur cet aphorisme :  » Il fallait être Newton pour apercevoir que la lune tombe, quand tout le monde voit bien qu’elle ne tombe pas » . Plus loin, je prononce à voix basse :  » Un objet, un jour, ne tomba pas. Il demeura seul de son espèce, suspendu à un mètre du sol. Personne n’y comprend rien. On construisit un temple autour de lui.  »

Puis, une courte poésie suivie d’une réflexion (assassine) sur Edmond Rostand et précédée d’une vingtaine de lignes sur la sensation de liberté. Un bric à brac génial, totalement caché aux yeux de tous.

Je m’écrie :

– Mais, vous pouvez publier tout cela ! L’équipe de la NRF vous aidera à remettre ces éléments en forme !

Le regard de Paul, infiniment doux, compréhensif pour mon esprit qu’il doit trouver encore trop peu délié, se durcit très légèrement pendant que son index se couche sur des lèvres qui ne veulent pas trop en dire.

Je continue pourtant :

– Mais vous n’aimez pas ce que vous écrivez ?

Avec sa voix un peu voilée de fumeur, il me rétorque :

– Plaire à soi est orgueil, aux autres, vanité.

25 mai 1909 : « Je fais disparaître la femme du Président de la République »

« Imaginez : la femme du Président rentre dans une boîte rectangulaire, composée de trois cubes réunis, posés debout sur la scène. Par une ouverture, on voit sa jolie tête souriante, par deux autres, sortent ses bras nus et enfin, ses pieds dépassent de deux derniers trous prêts du sol. Je prends à pleines mains la partie haute de la boîte en laissant les deux autres au sol. Je pose ce morceau plus loin sur la scène… et surprise, la tête de l’épouse du Président continue à apparaître par l’ouverture ! Comme si le corps de la première dame de France avait été disloqué ! Les spectateurs sont d’autant plus éberlués que lorsque j’ouvre les autres trous des autres parties de la boîte qui sont restés à leur place initiale, on continue à voir s’agiter, ici, les bras de Mme Fallières et là, ses pieds ! Vous imaginez le succès d’un tel tour ! Le lendemain, toute la presse en parle !  »

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Le célèbre magicien américain Harry Houdini se déchaîne et nous propose un tour peu commun…

Je réponds, avec un sourire jaune :

– Et le surlendemain, je suis viré du cabinet sans indemnités et je finis ma carrière aux archives de la préfecture de police comme manutentionnaire de deuxième catégorie ! Monsieur Houdini, vous êtes fou ! Le public français en général et le sommet  de l’Etat en particulier n’ont pas le même sens de l’humour que vous, les Américains. Je suis effectivement chargé de négocier avec le grand prestidigitateur que vous êtes, quelques amusements pour la fête privée à l’Elysée qui suivra le défilé du 14 juillet. Et comme héritier de notre magicien national Robert-Houdin, vous vous imposez comme l’homme idoine. Je sais que vous êtes capable de faire disparaître des éléphants. Mais la femme du Président… vous n’y pensez pas !

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M. Houdini, je sais que vous êtes capable de faire disparaître des éléphants mais la femme du Président, vous n’y pensez pas !

– Monsieur le conseiller, il faut dépasser les spectacles de Robert-Houdin, homme finalement médiocre aux tours usés avec le temps. La disparition dans une boîte a été tellement vue et revue qu’il faut renouveler le style en faisant participer des personnes célèbres ! Ou alors, il faut augmenter la dose de risque : le public new-yorkais me voit plonger dans une boîte en feu ou me noyer dans un bidon rempli d’eau et je fais le tout, les mains attachées dans le dos !

– Renoncez à la première dame de France. Prenez un garde républicain, il sera bien entraîné et vous aidera à faire le spectacle comme il faut !

– Mais non, un soldat ne fera rêver personne. En revanche, un bureaucrate comme vous, cela peut être plus drôle ! Il vous faut un peu de souplesse pour vous glisser à toute vitesse sous la scène et apparaître, dans les cubes, à l’endroit où le magicien attire l’attention des spectateurs. Par votre rapidité de mouvement sous une scène pleine d’ouvertures cachées au public, vous donnez l’impression d’être partout à la fois.

Rapidité et ubiquité, ce sont, j’imagine, les qualités attendus d’un conseiller des plus hauts personnages de l’Etat… même en France ? »

Madame Fallières, première dame de France, ne sait pas à quoi elle a échappé…

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Harry Houdini, magicien et prestidigitateur américain, a 36 ans. C’est l’héritier du Français Jean Eugène Hubert-Houdin, décédé en 1871.

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