29 mars 1908 : Ma nièce, nouvelle petite amie de Natalie Clifford Barney ?

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Natalie Clifford Barney

Ma nièce est toujours chez nous. Elle s’interroge sur son avenir. Elle refuse un beau parti proposé par sa famille et s’oppose en bloc à tout mariage arrangé, à tout destin tracé par d’autres qu’elle.

Elle joue merveilleusement du piano, elle chante juste et fort bien et commence à fréquenter des troupes de théâtre parisiennes. C’est une rebelle et une artiste.

Jusque-là, rien que d’assez « classique » pour une jeune femme de vingt ans.

Hier, elle m’a en revanche surpris quand elle m’a annoncé avec qui elle avait passé sa soirée : Natalie Clifford Barney !

Ma nièce est bien faite de sa personne, elle peut légitimement attirer Mme Clifford Barney, cette femme de lettre américaine, installée à Paris et qui préfère, dans l’intimité, les compagnies féminines.

Je ne sais trop quoi penser de cette fréquentation pour un membre de ma famille.

Mélange improbable des milieux : notre famille, ce sont essentiellement des fonctionnaires peu argentés, directement issus de la méritocratie républicaine. Mme Barney représente, elle, la haute société, internationale de surcroît. Fille de milliardaire américain – M. Barney possédait une grande partie des chemins de fer des Etats Unis – Natalie Clifford Barney n’a pas besoin de travailler pour vivre dans le luxe.

Mélange improbable des convictions et des valeurs : mes fonctions au ministère de l’Intérieur m’en font voir « de toutes les couleurs » sur notre société de début du siècle. Pour autant, ce que j’observe ne touche jamais ma famille ou mes proches … qui mènent une vie très rangée.

Si j’avais pu deviner que ma nièce deviendrait une petite amie de Natalie Clifford Barney !

Il va falloir que je rende compte de cette relation – surprenante – au directeur de cabinet …avant qu’il ne l’apprenne par les rapports de police.

9 mars 1908 :  » La Femme Nue » de Bataille « habille » les bourgeois pour l’hiver

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Le Théâtre de la Renaissance

Pièce après la pièce, comédie après la comédie : nous buvons un dernier verre dans la loge de l’actrice Berthe Bady après la représentation controversée de  » La Femme Nue  » écrite par son mari Henry Bataille. Il est plus de minuit au Théâtre de la Renaissance et nous ne sommes plus que cinq à débattre si on ajoute le directeur et acteur Lucien Guitry et son fils Sacha qui nous ont rejoints.

Bataille est content de lui. Une fois de plus, il a cherché à choquer le Bourgeois. Cela lui plaît de montrer cette petite Lolette (Berthe Bady) jeune modèle d’un vieil artiste installé qui part rejoindre un peintre plus jeune et plus prometteur … qui finira par la laisser tomber, le succès venu.

Ascension sociale sans morale, vieille France stigmatisée, pureté des sentiments broyée par la convenance mondaine … Bataille distribue les coups, fait basculer les rieurs de son côté, choque une certaine critique et enchante une partie du public.

Après une de ses pièces, on discute à l’infini, superficiellement ou plus en profondeur.

Qui est caricaturé dans le personnage du vieil artiste à la morale décadente et aux moeurs inhabituelles ? Est-ce Debussy ou le Prince de Polignac ? Chacun y va de son interprétation. L’auteur se garde bien de dire qui est visé, satisfait de voir plusieurs cibles touchées d’une seule flèche. Le Tout Paris sourit, blague, reprend les bons mots. Le venin se répand et étouffe insidieusement plusieurs proies à la fois. Ceux qui sont épargnés par cette pièce craignent d’être atteints par la suivante et crient déjà au scandale.

La meilleure défense étant l’attaque, on critique Bataille, une certaine presse l’injurie, on en fait un écrivaillon sans grandeur, avide d’une notoriété qui sentirait la fange.

Bataille, sensible, fragile, maladif, se défend, tente de rendre coup sur coup. Il cède parfois sous le nombre et se transforme en victime.

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Henry Bataille et sa compagne, l’actrice Berthe Bady

La conversation de ce soir tourne aussi au vinaigre. J’assiste à une dispute – dont le motif m’échappe un peu – entre l’auteur et sa femme. On sent un couple qui a besoin de chamailleries pour s’aimer, on devine un rapport de force sans cesse à reconstruire, des lignes qui bougent, se brisent, un équilibre en recherche perpétuelle. Il me semble qu’il y a de l’amour mais pas beaucoup de tendresse entre eux. De la passion sauvage et des réconciliations qui ne peuvent se faire que sur l’oreiller.

Je profite de cette scène de ménage où il est de bon ton de rester discret pour prendre à part le jeune fils de Lucien Guitry. Sacha a perdu confiance en lui depuis l’échec de sa pièce  » La Clef » . Il m’avoue qu’il peine à se faire un prénom avec une ascendance aussi célèbre.

lucien-guitry.1205005979.jpg Lucien Guitry, le « Sarah Bernhardt masculin »

Mes paroles se veulent rassurantes et semblent lui redonner un moral perdu. Son jeune et agile esprit imagine déjà d’autres oeuvres audacieuses, d’autres tirades qui feront le tour de la Capitale.  » Sacha Guitry » – ce nom accolé inhabituellement avec ce prénom,  me fait une impression bizarre – saura-t-il faire oublier l’écrasant Lucien ?

Peut-on grandir à côté d’un arbre immense qui capte toute la lumière ? Allez, Sacha, je crois en toi !

4 mars 1908 : Les fantasmes de Félicien Rops

Comme quoi il ne faut pas juger sur une impression , une image. Mon journal d’hier était effectivement éloigné de la réalité et correspondait plus à la description de jeunes ambitieux du barreau parisien actuel qu’à celle du vrai M. Maus. L’homme a en outre mûri depuis son portrait réalisé en 1885.

2008_0301_225643aa.1204405255.JPG O.Maus

Lors de notre rencontre de ce jour, Octave Maus s’est révélé un homme charmant. Sa passion pour l’art, son dévouement pour les artistes belges, sa vive intelligence mélée à un réel anti-conformisme en font un homme attachant.

J’ai profité de son passage sur Paris pour parler avec lui des oeuvres de Félicien Rops, peintre né à Namur, qui a illustré les oeuvres de Mallarmé mais aussi de celles de Barbey d’Aurevilly.

Je conserve les livres illustrés par Rops dans les étagères hautes de ma bibliothèque, loin des mains curieuses des enfants.

Rops, même décédé, sent toujours le soufre. Anti-clérical, il a peint des oeuvres qui choquent encore dans les milieux catholiques. Sa  » Tentation de Saint Antoine  » montre ni plus ni moins une femme pulpeuse, nue et ivre de plaisir, sur une croix, venant de prendre la place du Christ, expulsé de la scène par un diable au visage gris ricanant et pervers. 

Mais Rops a du talent. Il frappe et marque les imaginations. Sa vision de la sexualité nous écarte des conventions bourgeoises. Refusant l’hypocrisie, il nous jette à pleine face ses fantasmes … et sans doute une partie des nôtres.

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 F. Rops : « Pornocrates » et « Diaboliques « 

13 février 1908 :  » La Guerre des Mondes « , un avertissement pour tous !

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Les invincibles tripodes de la Guerre des Mondes

Et si l’Humanité disparaissait ?

H. G. Wells pose crûment la question. Les Martiens arrivent de leur planète rouge. Equipés de véhicules indestructibles – les tripodes – et d’une arme terrifiante – les rayons ardents -, ils mettent à genoux l’espèce humaine en un temps record.

Ils agissent froidement, sans aucune pitié. Les morts dans nos rangs se comptent par milliers. Rien n’arrête leur progression inexorable et le héros qui raconte l’histoire, cherche son épouse dans les ruines fumantes des villes anglaises disparues.

Les hommes sont finalement sauvés par une épidémie qui se répand chez les Martiens au système immunitaire trop faible pour résister aux bactéries terrestres.

Dans  » La Guerre des Mondes » , on trouve un concentré des préoccupations de notre époque.

Wells s’appuie avec talent sur les données les plus récentes de la science et rend ainsi son récit crédible. Les rayons ardents s’inspirent des rayons X découverts par le prix Nobel de physique Wilhelm Röntgen il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

Une des premières radiographies prise par Wilhelm Röntgen.

La première radio aux rayons X de W. Röntgen (c’est la main de sa femme !)

Les bactéries ont, elles, été popularisées par des travaux comme ceux de Pasteur.

On peut voir un parallélisme entre la colonisation brutale de l’Humanité par les Martiens et la constitution des empires coloniaux anglais ou français. H.G. Wells s’affirme « socialiste » et un tel rapprochement correspond bien avec ses convictions politiques affichées.

Mais l’essentiel de ce livre qui me touche, est-il là ?

 » La Guerre des Mondes  » n’est-il pas plutôt un formidable avertissement pour les hommes de bonne volonté ?

Toute personne qui a accès aux recherches actuelles sur les armements (artillerie, automobiles avec armes à feu, gaz neutralisants, bombes diverses, mines …), se doute qu’un conflit entre nations européennes aurait un caractère épouvantable. Les soldats seraient broyés par des forces mécaniques ne ressemblant à rien de connu en Europe jusqu’alors.

Seule la Guerre de Sécession a pu donner un aperçu de ce qui pourrait survenir en cas de conflit européen. Les analyses des Etats majors sur cette question sont sans appel. Une prochaine guerre entraînera, comme dans le livre de Wells, des milliers de morts en très peu de temps. Les soldats devront faire face à une réalité encore plus éprouvante que celle de la guerre de 70, où les troupes françaises ont été écrasées trop vite pour que l’on puisse se rendre compte des réalités d’un conflit long avec des armées équipées par l’industrie.

Au delà d’une alerte sur la guerre, Wells attire notre attention sur les risques d’une conjonction possible, si nous n’y prenons garde, entre une intelligence supérieure, une industrie puissante et un mépris absolu pour la dignité humaine. Il a raison, cela causerait sans doute notre perte à tous.

Cela ne peut que nous motiver à préserver la Paix entre les nations européennes.

H G Wells pre 1922.jpg H. G. Wells

2 février 1908 : Alfred Capus nous ennuie

 Alfred CapusA. Capus

 » On est volé à la Bourse comme on est tué à la guerre, par des gens qu’on ne voit pas » .

Quel dommage que le romancier et dramaturge Alfred Capus ne soit pas resté dans ce registre de l’humour et de l’optimisme amusé sur la vie.

Mais voilà, notre homme souhaite être élu à l’Académie Française ! 

Il nous inflige donc ce mois-ci une longue et ennuyeuse pièce destinée à asseoir une nouvelle réputation « d’homme de lettres ».

« Les Deux Hommes » , sa nouvelle création pour la Comédie-Française n’aura bientôt guère plus de spectateurs que ne le laisse entendre son titre. Répliques moralisatrices, acteurs médiocres ou vulgaires … hier soir, je ne regardais plus la scène mais comptais les rangées ou observais le pompier de l’entrée. J’évitais de consulter ma montre, l’aiguille des minutes y tournait tellement lentement !

La belle Julia Bartet, toujours fine et distinguée, apparaissait comme perdue dans ce cloaque.

Julia Bartet, portrait par Nadar.

Julia Bartet, sociétaire à la Comédie Française

Maurice de Féraudy assurait un service réduit au minimum légal, pressé de retourner à son succès bientôt international (mérité) :  » Les Affaires sont les Affaires » , d’Octave Mirbeau.

Alfred Capus a su, après avoir raté Polytechnique (il n’est pas le seul), et être sorti sans diplôme de l’Ecole des Mines , mener une carrière de journaliste, de romancier et d’homme de théâtre. Apprécié du grand public, salué par la presse, il était jusque-là considéré comme ne se prenant pas trop au sérieux.

Tout le monde à en tête ses multiples traits d’esprit et son amusante philosophie de la vie.

Lors d’assemblées auxquelles G. Clemenceau me demande de le représenter, je pense souvent à ce bon mot :

 » Certains hommes parlent pendant leur sommeil, il n’y a que les conférenciers pour parler pendant le sommeil des autres « .

Quant à mon épouse, non seulement elle n’a pas aimé la pièce d’hier soir mais, en plus, elle est rebutée par l’anti-féminisme, l’arrogance phallocrate de son auteur. C’est vrai qu’avec la phrase qui suit, il a fait très fort :

« Si une femme est jolie, ne lui dites pas qu’elle est jolie, parce qu’elle le sait ; dites-lui qu’elle est intelligente, parce qu’elle l’espère.  »

Bref, si Alfred Capus continue sur cette lancée, il perdra progressivement son public sans pour autant être sûr de devenir « Immortel ».

30 janvier 1908 : Dîner chez le banquier Brod

Lors d’un déplacement professionnel, il est toujours agréable de fuir la chambre d’hôtel anonyme et de répondre à l’invitation de nouveaux amis, ravis de faire découvrir « leur ville ».

Le correspondant à Prague de l’ambassade de France à Vienne m’a permis d’entrer en contact avec Adolf Brod, riche banquier juif, directeur de l’Union-Bank.

Les échanges dans son bureau, cet après-midi, ont effectivement duré plus longtemps que prévu. Il m’a exposé la situation économique de la Bohême, ses liens qui se distendent avec le pouvoir viennois. Il m’a longuement parlé du positionnement des bourgeois juifs praguois, proches des Allemands et souvent peu aimés des Tchèques.

Constatant que je n’avais pas d’obligations pour la soirée, il m’a ensuite proposé de partager un moment, chez lui, avec sa famille. J’ai accepté avec joie cette occasion unique de découvrir Prague « de l’intérieur ». Ma bonne connaissance de l’allemand, qui m’avait déjà beaucoup servi à Vienne, m’ouvre ainsi de nouvelles portes.

Outre son épouse, Adolf Brod dîne ce soir avec son fils Max, fonctionnaire à la Poste et un ami de son fils, Franz Kafka, jeune employé aux Assurances Generali.

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Les deux jeunes amis, Franz Kafka et Max Brod

A table, curieux, je bombarde de questions les deux jeunes gens âgés de 25 ans à peine. Ils me parlent de leurs journées de travail dans de grosses administrations ennuyeuses, de leur joie de se retrouver en fin de journée pour fréquenter des lieux comme le Café Louvre de la rue Ferdinand ou le salon de Berta Fanta, sur la Place de la Vieille Ville. On y parle, me disent-ils, de Kant, de Hegel, de littérature ou de politique. On peut y écouter de la musique de salon deux fois par jour (les Praguois sont d’excellents musiciens et pratiquent presque tous un instrument).

Le jeune Franz Kafka va reprendre ses études et espère ensuite intégrer une administration publique chargée de gérer les accidents du travail. Il pense que l’avenir se trouve dans les assurances sociales qui ne manqueront pas de se développer. Il faudra, m’indique-t-il, assurer des pensions aux vieux et proposer des aides importantes pour que tous les malades puissent se soigner (je me fais la réflexion que tout cela va coûter un argent fou !).

Guère passionné par le sujet des assurances sociales …surtout à une heure tardive, j’oriente la conversation sur la littérature. Les deux garçons deviennent alors intarissables. Franz, au regard sombre mais rayonnant d’intelligence, me décrit tout ce qu’il a lu récemment. Je lui demande s’il compte lui-aussi écrire un jour.

Son ami, un peu protecteur, répond à sa place :

 » Franz a un style unique, dépouillé. Il a beaucoup d’idées de nouvelles ou de romans ; des histoires souvent cauchemardesques mais passionnantes … »

Franz l’interrompt doucement et me glisse que je ne lirai sans doute jamais rien de lui.

 » Si j’écris, c’est pour moi. Je jette souvent mes manuscrits,  je les trouve mauvais … »

Je lui propose pourtant de correspondre par lettres quand je serai rentré à Paris. Il accepte avec son demi-sourire de timide, en passant sa longue main dans ses cheveux très noirs.

Je vais ainsi pouvoir entretenir mon allemand en lisant quelqu’un qui rédige bien !

11 janvier 1908 : Plongée dans la France traditionaliste

 PaulBourget.jpg Paul Bourget

Emile Zola au Panthéon. C’est l’idée du ministre pour honorer cet ardent défenseur de Dreyfus. Afin que le projet aboutisse, il serait bon d’éviter une levée de boucliers trop forte du monde des arts et des lettres (Zola avait beaucoup d’ennemis). Je suis donc chargé de rencontrer différentes figures du Tout Paris intellectuel pour convaincre les uns et les autres de ne pas tremper, le cas échéant, leurs plumes dans le vitriol.

Aujourd’hui, échanges avec notre célèbre Paul Bourget, dans un café, non loin de la Chambre.

Avec ce jeune académicien, je plonge dans une France où le temps s’est arrêté. Il reprend à son compte l’affirmation de Maurras  » on démontre la nécessité de la Monarchie comme un théorème » . Dans ce monde d’Ancien Régime dont il rêve, la -haute- bourgeoisie serait la classe dominante. Une bourgeoisie lettrée, distinguée, jouerait le rôle d’élite écartant tout pouvoir des masses populaires.

Paul Bourget réagit à cette affirmation désabusée de E. Renan :  » La France se meurt, jeune homme, ne troublez pas son agonie » . Il pense que l’on peut inverser le cours des événements. Non en changeant de régime – la France n’est pas prête – mais en agissant sur les mentalités. Et pour cela, Paul Bourget est à l’origine d’une production abondante de livres à succès.

Dans cette oeuvre plutôt bien écrite, il appelle à une « énergie nationale » pour favoriser le retour au catholicisme, l’adhésion au royalisme, à la famille traditionnelle. L’ordre social reste à préserver absolument et il convient d’éviter les mouvements d’ascension sociale trop rapides. L’individualisme démocratique doit s’effacer au profit de la moralité et du sens du devoir.

Paul Bourget s’exprime devant moi avec tact, retenue. Il évite soigneusement toute critique de mon Patron. Je ne partage guère ses idées mais cette exquise politesse endort mon esprit de contradiction, me laissant silencieux, hochant la tête. Et puis, c’est ce qui est attendu de moi.

En fin d’entretien, j’explique les raisons du transfert des cendres de Zola au Panthéon. Paul Bourget m’écoute avec attention, m’indique qu’il n’est pas convaincu par mes arguments mais me promet, par respect pour  ce « pauvre Emile Zola », de ne pas s’exprimer publiquement sur cette future cérémonie.

Objectif atteint.

Émile Zola Nadar.jpg E. Zola

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

28 décembre 1907 : Méliès tue le Jules Verne de notre enfance !

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Projection privée, hier soir, dans le pavillon de Montreuil de Georges Méliès. Une fois de plus, mon chef, invité initialement, m’a proposé de le « représenter » .  » Vous qui aimez les arts et les lettres … allez-y à ma place, tout ceci m’ennuie mortellement « .

Je ne me suis pas fait prier. M. Méliès fait parti de ces types très imaginatifs qui donnent, progressivement, au cinématographe, un lustre qu’il n’avait pas il y a seulement cinq ans.

Le film projeté, réalisé cette année, s’intitulait  » Deux Cent Milles sous les Mers ou le Cauchemard du Pêcheur  » -très- librement inspiré des « Vingt Milles Lieues sous les Mers » du Jules Verne de notre enfance.

Pendant les vingt minutes que durait l’oeuvre, M. Méliès nous a encore montré ses talents d’illusionniste. Avec peu de moyens, il a inventé des  » trucs  » pour simuler une plongée de l’engin sous-marin dans l’eau profonde. Avec des coloriages directement sur la pellicule, des décors peints à la main et des trompe-l’oeil, il a réussi à reconstituer des décors marins avec des poissons qui paraissent presque vivants.

Une petite musique enjouée était diffusée pendant la projection et les spectateurs se réjouissaient … sauf moi.

G. Mélies m’a volé le Capitaine Nemo de mon enfance et le Nautilus de mes rêves ! Son film, certes plaisant, vient imposer à mon imagination une certaine façon de voire l’oeuvre initiale de Jules Verne.

Les vingt minutes de projection transforment l’aventure fantastique de Pierre Arronax en anecdote, en numéro de magicien de foire. La durée du roman qui, elle, laisse s’installer le mystère du Capitaine Nemo (dont on sait peu de choses) est gommée dans l’oeuvre de Méliès.

Les illustrations favorisant le clair-obscur, de l’édition Hetzel du livre de J. Verne, ont enflammé les imaginations de milliers d’enfants. Elles doivent laisser la place à des visages d’individus de tous les jours et des décors en carton.

Au bout de dix minutes, n’y tenant plus, j’ai fermé les yeux. Je me suis remis dans les mêmes dispositions que celles qui m’habitaient lorsque je lisais J. Verne.

J’ai retrouvé en un instant ce sentiment de liberté défendu jalousement par Nemo. J’ai alors tenté à nouveau de percer, un à un, les mystères de la création du Nautilus. Je me suis rappelé toutes les prouesses technologiques  – vive la fée électricité !- qui permettaient le voyage au fond de l’océan. Il m’a semblé, à ce moment où mon imagination vagabondait, que l’odeur chaude du bois et du cuir des salons luxueux et douillets du submersible, prison dorée du héros, me parvenait à nouveau.

Quand la lumière est revenue, mon rêve a pris fin.

J’ai pris rapidement congé de mes hôtes pour rejoindre, pour de vrai cette fois, l’univers du beau livre rouge qui trône maintenant dans la bibliothèque de mon fils.

J’ai lu toute la nuit. Quand, au petit matin, j’ai posé l’ouvrage, arrivé à la dernière page, il m’a semblé que je me sentais plus jeune, plus frais. Cette plongée en eau profonde avait été un bain de jouvence.

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Illustration de l’édition originale de Hetzel de « 20 000 Lieues sous les Mers » par Alphonse de Neuville et Edouard Riou : Le Capitaine Nemo face au calmar géant.

27 décembre 1907 : Segalen et Gauguin : triste Tahiti !

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Paul Gauguin, « Deux Filles Portant Un Plat de Fruits »

Une histoire complexe, un auteur inconnu qui écrit à compte d’auteur, un titre incompréhensible !

 » Les Immémoriaux  » de Victor Segalen restent une oeuvre qui a toutes les chances de sombrer dans l’indifférence totale du grand public. G. Clemenceau qui reçoit tant et tant d’ouvrages dédicacés par des fonctionnaires – aux talents pour le moins variés –  m’a pourtant demandé de jeter un oeil sur ce livre qui l’intrigue.

 » Lisez ce bouquin quand vous aurez un moment. J’ai entendu parler de Victor Segalen. Comme médecin dans la Marine, je ne sais pas ce qu’il vaut, mais comme admirateur et redécouvreur des oeuvres de ce peintre mort injustement dans la misère qu’était Gauguin, il faut lui reconnaître un talent certain.  »

Et il a ajouté :  » … Si j’en crois les quelques dizaines de pages que j’ai déjà parcourues, il aborde la disparition progressive de la civilisation des indigènes de Tahiti, détruite par les missionnaires de tous poils et les colons à courte vue … Lisez, je vous dis ! Il me faut des exemples concrets permettant de contrer le parti des colonisateurs quand ils sont trop gourmands d’un point de vue budgétaire, lors des débats à la Chambre . »

Collaborateur obéissant, j’ai répondu que le marchand d’art Ambroise Vollard m’avait déjà fait découvrir Gauguin et que j’étais donc ravi de me plonger dans l’oeuvre d’un écrivain évoquant l’univers de ce peintre.

En fait, Segalen nous immerge dans un monde où nous perdons beaucoup de nos repères. Nous sommes placés, une fois n’est pas coutume, du point de vue du colonisé et non du colonisateur.

Et ce que nous découvrons, au fil de pages denses mais très bien écrites, c’est bien une civilisation qui disparaît. L’arrivée du navire des Blancs, protestants, à Tahiti, à la fin du XVIII ème siècle, sonne le glas d’une langue et d’habitudes de vie étranges mais fascinantes.

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Hodges, « Resolution and Adventure in Matavai Bay », l’arrivée des premiers navires européens à Tahiti.

Avant la conquête occidentale, Les Tahitiens aiment les femmes, les honorent souvent et pas toujours au sein de couples bien établis. Dans des luttes viriles ou des courses de pirogues, ils établissent leur hiérarchie sociale et règlent leurs différents. Sous un soleil permanent et au sein d’une nature paradisiaque, ils affectionnent les fêtes bien arrosées où chacun exprime une vitalité de tous les instants.

Leurs chants, leurs danses joyeuses, leurs légendes très imaginatives, leurs rites sauvages et parfois cruels, les opposent en tous points à l’austère morale protestante de leurs colonisateurs.

Comme on s’en doute, la Sainte Ecriture et la langue des Blancs vont l’emporter sur le « parlé » des Tahitiens, des Maoris, qui n’a pas su prendre un forme écrite.

Térii, le héros maori, chargé par son vieux maître Paofaï, de mémoriser les légendes et la langue de tout son peuple , devient le traître. Il efface de son esprit les mythes et la généalogie des rois et se vend moralement aux hommes blancs en espérant occuper une place dans leur hiérarchie.

Par ses gestes irréparables, il contribue à la transformation de ses compatriotes en « Immémoriaux », en individus déracinés et sans mémoire. Il aide au triomphe destructeur de la civilisation européenne.

Ce livre attachant d’un homme jeune – Victor Segalen a 29 ans – permet de poursuivre le combat désespéré que menait Gauguin à la fin de  sa vie, alors malade et affaibli, pour la dignité des indigènes des Iles, soumis aux caprices et aux abus des Autorités occidentales.

En reposant sur ma table de chevet « Les Immémoriaux », je réalise combien cette lutte pour préserver les indigènes et leur culture se révèle pour l’instant sans espoir.

Personne ne lira Victor Segalen. Peut-être pourra-t-on faire découvrir avec Ambroise Vollard, les oeuvres de Gauguin. Mais la plupart n’y verront que de belles couleurs, des jolies « sauvages » à la peau hâlée. Les Parisiens rêveront un peu et passeront leur chemin.

Et des langues, des rites millénaires, des légendes merveilleuses, continueront à se perdre dans un oubli révoltant.

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Gauguin,  » Vairumati « 

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Gauguin,  » D’où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? « 

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