10 mai 1908 : Ma nièce traverse l’Atlantique sur  » La Savoie « 

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La salle à manger des passagers de 1ère classe du paquebot « La Savoie », navire français de la Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1901

Il fallait qu’elle prenne une décision. Elle ne pouvait plus rester longtemps chez nous ; trop indépendante, trop rebelle. Ma nièce a décidé de partir pour les Etats-Unis. Pour tenter sa chance. Arrivée à New York, elle envoie cette première lettre au moment où elle débarque sur le sol américain.

 » Mon cher Oncle

Longue traversée, temps suspendu, moment pour se retrouver seule. Le voyage s’est bien passé.

Une grosse tempête vers le milieu du parcours. Des vagues hautes comme des immeubles de cinq étages mais notre paquebot  » La Savoie », long de 170 mètres, ne s’est pas laissé impressionner par les éléments. Pour ma part, je n’étais pas toujours rassurée et je pensais au drame de  » La Bourgogne » , autre navire de la Compagnie Générale Transatlantique, disparu en mer il y a à peine dix ans avec la majorité de ses passagers. Lorsque la tempête se lève, comme éviter une collision du même type, avec un autre navire sur les routes maritimes très fréquentées que nous prenons ? Comment arrêter deux paquebots lancés chacun à vingt noeuds ? Comment se diriger convenablement dans la pluie, le vent et le brouillard ? Pourtant, le commandant et l’équipage avaient l’air tout à fait sereins !

Le paquebot se révèle comme un vrai microcosme.

Sur les ponts supérieurs, la bonne bourgeoisie et quelques familles aristocratiques monopolisent les salons confortables, échangent des amabilités dans de longs et ennuyeux dîners, où se succèdent une dizaine de plats. Les messieurs étalent leur réussite sociale, s’efforcent d’être brillants et caustiques à table. Les dames, surtout les Françaises seules, changent de toilette chaque soir et brillent de mille feux en rêvant de capter tous les regards. Elles estiment naturel que l’on vienne les rejoindre chaque fois qu’elles sont isolées dans le grand salon Directoire ; les galants se pressent autour d’elles en leur faisant une cour qui cessera par enchantement dès que nous serons à terre.

Il faut voir ces couples dignes, élégants, se tenir fébrilement aux rampes en cuivre dans les couloirs pour conjurer le tangage et garder la tête haute malgré un équilibre parfois précaire. Je pouffe souvent de rire lorsqu’une de ces « grandes dames » tord l’une de ses bottines de daim et se rattrape au bras d’un mari rougeaud, bedonnant, en poussant un petit cri ridicule.

Les ponts inférieurs accueillent une population chaque fois plus pauvre dès que nous nous enfonçons dans les profondeurs du navire. Je te raconterai dans une autre lettre mes contacts avec les autres « émigrants ».

Au fond du Savoie, oubliés de tous et pourtant indispensables : les soutiers. Travaux terribles, usants, dangereux. Les hommes à la peau noircie, vieillis avant l’âge, sont à la merci d’une fuite de vapeur, d’un wagonnet de charbon qui se détache ou d’une terrible brûlure causée par le charbon en fusion. Ils ne voient guère la lumière du jour, vivent dans une chaleur étouffante et sont oubliés des passagers, visiblement indifférents à leur triste sort.  Tout cela pour 85 francs par mois !

Nous vivons une belle époque.

Bises.

Ta nièce qui t’aime.  »

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Les soutiers du Savoie

2 mai 1908 : Et si les Jésuites revenaient ?

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L’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing en Belgique

Et si les Jésuites revenaient ?

L’année 1908 pourrait être celle de l’apaisement entre laïcs et religieux, entre Eglise et Etat. Après le désastreux épisode des inventaires d’il y a trois ans, après ces affrontements entre catholiques et forces de l’ordre, nombreux sont ceux qui souhaitent un geste de réconciliation favorisant l’unité de la Nation.

Il n’est pas question de modifier les récents textes, laborieusement votés, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En revanche, certains députés s’interrogent sur les mesures prises dans les années 1880 qui ont abouti au départ des congrégations comme la Compagnie de Jésus. Ils insistent sur le fait que les établissements d’enseignement se sont reconstitués à l’étranger et accueillent de nombreux élèves … français.

Clemenceau, ardent laïc, n’est guère favorable à cette évolution mais en bon politique pragmatique, il ne peut rester sourd aux souhaits de certains parlementaires. Je suis donc chargé d’une mission discrète auprès des Jésuites de Belgique pour étudier, avec eux, jusqu’à quel point, on pourrait envisager, à moyen terme, leur retour sur le territoire national.

Une rencontre a lieu ce jour en Wallonie à l’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing.

Le recteur de l’établissement me dresse un portrait flatteur de l’enseignement de la Compagnie de Jésus : haut niveau scientifique du corps enseignant, recherche permanente de l’excellence pour les élèves, utilisation de méthodes de travail efficaces, acquisition d’une bonne culture générale, recherche de la rigueur dans les raisonnements …

Je demande alors à rencontrer un ou des élèves français de cette école libre.

Un jeune homme de 18 ans, de haute taille, très mince et à la démarche un peu raide, nous rejoint alors.

Sûr de lui, le regard fier, un peu hautain, manifestement très intelligent, l’étudiant français évoque avec moi ses occupations actuelles (il vient de publier une étude sur « La Congrégation de la Très Sainte Vierge ») et son avenir.  Il hésite entre préparer Centrale  -il se perfectionne donc en mathématiques – ou intégrer Saint-Cyr.

Nous parlons de la France, des grandeurs et faiblesses de notre pays. Mon interlocuteur a le sens de la formule et semble, malgré son jeune âge, avoir déjà de fortes convictions.

 » Rien ne me frappe davantage que les symboles de nos gloires. Rien ne m’attriste plus profondément que nos faiblesses et nos erreurs : abandon de Fachoda, affaire Dreyfus, conflits sociaux, discordes religieuses.  »

Je lui demande alors ce qu’il pense des Jésuites.

 » On reproche aux élèves des Jésuites de manquer de personnalité, nous saurons prouver qu’il n’en est rien. L’avenir sera grand car il sera pétri de nos oeuvres « .

Avant de le quitter, en lui serrant la main, je lui demande de me rappeler son nom. Il me répond, impérial :

 » Monsieur le Conseiller, retenez ceci : je m’appelle Charles de Gaulle « .

30 avril 1908 : La retraite à 70 ans … c’est pour bientôt … en Angleterre

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Grève de mineurs en Angleterre 1908

Vingt-cinq millions de jours de grève par an : la terreur de Clemenceau. Heureusement, ce n’est pas en France mais en Angleterre. C’est ce que l’on appelle là-bas le « labour unrest ». Tour à tour, les chauffeurs d’omnibus, les cheminots, les dockers ou les mineurs cessent le travail pour obtenir un salaire minimum national, un régime de retraite ou une assurance maladie.

A partir de cette année, ces mouvements pourraient donner leurs premiers résultats. Le gouvernement britannique envisage très sérieusement la mise en place d’un système de retraite. A partir de 70 ans, leurs bénéficiaires pourraient percevoir 20 shillings par mois, soit le quart du salaire d’un ouvrier non qualifié. Ce n’est pas encore le Pérou mais cela place nos voisins d’Outre-manche avant la France qui ne parvient toujours pas à faire adopter le moindre projet de loi en la matière.

La puissance des syndicats anglais – les trade-unions – est sans commune mesure à ce que nous connaissons. Même si les employeurs n’hésitent pas à traîner leurs leaders devant les tribunaux, ils augmentent leur force chaque jour.

Ils se réunissent actuellement sous la forme du Trade Union Congress (TUC) et soutiennent un parti qui compte de plus en plus de députés : le Labour (que l’on peut traduire en « parti travailliste »). Ce jeune parti, par d’habiles alliances avec les libéraux, pèse dans l’échiquier politique et peut maintenant contraindre à l’adoption de lois sociales novatrices.

Nous sommes loin de la Charte d’Amiens de 1906, document par lequel nos syndicats français s’interdisent toute activité politique et se privent donc d’une voie légale pour faire progresser leurs revendications.

Le résultat est là : les travailleurs anglais vont bientôt tous avoir une retraite. Les cols bleus français attendront pour leur part le bon vouloir des parlementaires ou de l’exécutif.

24 avril 1908 : La Chine déboussolée

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La Cité Interdite, Pékin

Les échos transmis par nos diplomates implantés en Chine sont préoccupants. Ce pays, continent à lui tout seul, est en plein désarroi.

A la suite de la guerre des Boxeurs (révolte xénophobe chinoise anti-occidentale matée par les troupes européennes), les pays occidentaux ont exigé de la Chine de très importantes indemnités de guerre : 450 millions de dollars d’argent. Cette somme, faible pour des grandes puissances, constitue une véritable saignée dans un pays affaibli par une économie déséquilibrée et un Etat qui peine à se réformer.

La Chine, incapable de rembourser correctement, accumule les intérêts de retard et voit la charge de sa dette s’alourdir de mois en mois.

Le pays est progressivement démembré par ses multiples occupants. Le Japon s’est servi en premier et a pris Formose, les îles Pescadores, les régions de Suzhou et Hangzhou. Les Anglais leur ont emboîté le pas et sont entrés en possession des territoires de Weihai et de Shandong. Les Russes, les Français, les Allemands se partagent aussi d’autres villes économiquement intéressantes, en fonction de leurs intérêts égoïstes.

Les Occidentaux qui ont aussi la main sur les douanes et la gabelle chinoises, privent ainsi l’Etat de tout revenu indépendant.

Les masses rurales sont plongées dans une misère noire et restent à la merci du moindre aléa climatique. A tout moment, elles peuvent basculer dans la famine. Les Chinois et leurs dirigeants ont trop parié sur des cultures propres à satisfaire une clientèle étrangère. Le thé, le coton ou la soie, un temps source de prospérité, voient leur prix s’effondrer avec l’arrivée de nouveaux pays producteurs. Ces productions qui ont fait reculer les cultures vivrières laissent maintenant la place à des friches.

Le mauvais entretien des digues rend les inondations (fleuve Jaune…) fréquentes et particulièrement destructrices.

Toute l’économie chinoise passe progressivement sous le contrôle des grandes banques étrangères. La rareté des capitaux dirigés par les Occidentaux vers les usines chinoises les condamne à la disparition. Cet Empire affaibli est contraint d’importer une majeure partie des produits finis. Les maigres bénéfices des sociétés chinoises, sous contrôle étranger, sont rapatriés en Occident et ne permettent donc aucun investissement productif local.

Les lettrés chinois, les commerçants doués, quittent massivement leur pays et vont enrichir avec leurs idées neuves d’autres contrées d’Asie du Sud-Est.

L’immense Chine est en passe de devenir un nain sur l’échiquier international. Un nain bien malade.

22 avril 1908 : Evelyn Nesbit, amour, gloire, beauté et meurtre

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L’actrice Evelyn Nesbit

Se damner pour une belle actrice ou, simplement, collectionner des photos d’elle à l’infini ?

Le damné, c’est le mari d’Evelyn Nesbit, l’héritier milliardaire d’une société de chemins de fer : Harry  K. Thaw. Il est actuellement jugé pour avoir assassiné, en pleine comédie musicale au Madison Square Garden, l’ex-amant de sa femme, l’architecte Stanford White.

Le collectionneur, c’est mon ami Jacques, attaché d’ambassade à Washington pendant cinq ans, qui trouve décidément qu’Evelyn Nesbit est l’une des plus grandes beautés de notre époque.

Des photos de l’actrice, il en a des dizaines : dans son portefeuille, chez lui ou encadrées dans son bureau. Toujours cette peau laiteuse, ce regard noir coquin légèrement de biais, ce léger sourire de celle qui sait qu’elle plaît.

Evelyn Nesbit a le port de tête de celles qui veulent prendre une revanche sur la vie, sur une jeunesse où la misère n’était pas loin, son père avocat n’ayant laissé à sa mort que de lourdes dettes à sa famille.

A seize ans, elle quitte sa Pennsylvanie natale et s’installe avec sa mère dans un appartement exigu de New York.

Le ventre vide mais la tête déjà pleine de rêves de gloire, elle ose frapper aux portes des artistes connus : sa plastique parfaite en fait rapidement un modèle pour les photographes ou sculpteurs en vue.

Elle devient une des « Gibson girls », autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson mettant en scène la belle femme américaine libérée, élégante, volontiers dominatrice vis à vis des mâles anglo-saxons empêtrés dans leurs principes d’un autre âge. 

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La femme américaine, la « Gibson girl »

Evelyn Nesbit séduit alternativement des hommes qui la portent chacun un peu plus haut.

Pendant un temps, le jeune premier John Barrymorre et l’architecte de renom Stanford White se disputent sa compagnie et ses charmes.

Le cinquantenaire Stanford White, obsédé par les jeunes femmes et friand de jeux sexuels complexes dans son fastueux appartement où alternent le velours rouge et d’immenses glaces, donne à la petite Nesbit des leçons très polissonnes.

John Barrymorre, plus jeune et plus naïf, lui donne pour sa part -plus classiquement – deux beaux enfants.

Tout aurait pu continuer ainsi encore longtemps dans ce New York brillant des mille feux des revues musicales, des plaisirs mondains et frivoles d’une bourgeoisie pleine aux as.

Il était cependant écrit qu’Evelyn Nesbit devrait aussi croiser le malheur.

Celui-ci lui apparaît – masqué – sous les traits d’un riche héritier de l’empire du rail Harry Thaw. Beau gosse, ce dernier ne sait que faire de son argent, manie un humour désespéré, jette un regard plein de morgue sur ses multiples serviteurs… il séduit Evelyn qui souhaite « un beau mariage ».

Thaw se révèle jaloux, possessif, violent. Surtout, il n’arrive pas à se détacher mentalement de la longue et complexe relation qu’a eu sa femme avec Stanford White. L’envie de meurtre du rival monte en lui de façon inexorable jusqu’à ce fameux soir de 1906 où il décharge à bout portant son revolver sur la face du malheureux architecte.

L’Amérique se passionne pour le procès de Thaw. Qu’a-t-il crié au moment où il appuyait sur la détente de son arme ? « Tu as ruiné ma vie !  » ou « Tu as ruiné ma femme ! » Le public ébahi du Madison Square Garden n’a pu distinguer nettement les mots « wife » et « life » au moment où retentissaient les détonations. On lui pardonne … même si on aimerait bien savoir, après tout.

La presse d’Outre-atlantique se délecte aussi des pressions qui sont exercées par la riche famille  de Thaw sur la jeune Evelyn pour qu’elle témoigne contre White. Beaucoup de dollars lui sont promis si elle décrit, par le menu, les soirées perverses passées avec l’architecte renommé. Thaw pourra ainsi plaider le meurtre passionnel, destiné à venger l’honneur de sa « candide » épouse.

Et mon ami Jacques me raconte tout cela avec fougue, désireux de me montrer toutes les facettes d’une Amérique qui n’a plus besoin de l’Europe pour s’inventer des histoires tragi-comiques, des drames mêlant beauté, passions malsaines, argent et meurtre. Là-bas comme ici, des foules innombrables oublient leur morne quotidien et se laissent capter par des regards de femmes célèbres et déjà perdues comme celui de la belle Evelyn Nesbit.

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Evelyn Nesbit déchaîne les passions … jusqu’au meurtre

20 avril 1908 : Surveiller Lebaudy, l’empereur fou

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Caricature de presse sur l’expédition montée par Jacques Lebaudy

L’empire se dote d’une armée, d’un drapeau, d’une capitale (Troja) … Rien que de très normal pour un empire, sauf que « l’Empereur » est fou et que l’empire n’existe que dans son imagination délirante.

Jacques Lebaudy est l’un des héritiers de la famille du même nom, propriétaire d’une immense fortune acquise par le raffinage de la betterave sucrière.

Le moins que l’on puisse dire est que Jacques, descendant des rois du sucre, n’a guère plus de raison qu’un caramel mou : il s’est proclamé il y a quatre ans « Empereur du Sahara », a pris le nom de « Jacques 1er », a exigé qu’on l’appelle « sire » au moment où son armée d’opérette a débarqué sur le sol mauritanien pour prendre possession d’une vaste bande de territoire le long des côtes africaines.

La moitié de son armée a été rapidement faite prisonnière par des tribus maures et Lebaudy s’est enfui piteusement aux Canaries en refusant de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

L’affaire a commencé à vraiment se gâter quand le gouvernement français a découvert que cinq de nos ressortissants faisaient partie de cette lamentable expédition et qu’ils étaient vendus comme esclaves sur les marchés sud-marocains. Elle a encore empiré quand l’Espagne et l’Angleterre ont commencé à s’émouvoir des troubles causés par Lebaudy dans une région où les conflits de souveraineté restent importants.

C’est finalement sous les hurlements de rire de l’opinion et de la presse française et internationale que le gouvernement a dû trouver une solution -financièrement coûteuse – pour exfiltrer nos malheureux ressortissants.

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L’expédition Lebaudy tourne au fiasco, « Jacques 1er » est emprisonné

Depuis, Jacques Lebaudy est placé sous une discrète surveillance de la police et des services de renseignement français. Nous veillons à ce qu’il ne monte pas une nouvelle expédition qui pourrait se conclure en fiasco coûteux pour le contribuable français, tout en couvrant à nouveau de ridicule les pouvoirs publics.

Les derniers rapports qui arrivent ce jour sur mon bureau sont rassurants pour l’Etat français même s’ils ne disent rien de bon de l’état mental de Jacques Lebaudy.

Ce dernier a renoncé à la nationalité française. Il voyage d’une capitale européenne à l’autre sous le nom d’Abdullah, prince de Téhéran. Il a créé un journal appelé « The Sahara » , fait suivre un trône dans tous ses déplacements et aurait une suite montée sur des dromadaires ! 

12 avril 1908 : Souvenirs de Port-Arthur

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Navire russe coulé à Port-Arthur

 » C’était terrible. Aussi bien par ce que nous observions que par le symbole qui en découlait. Les plus beaux navires de la flotte russe disparaissaient un à un dans les flots ou, en flamme, penchaient sur le flanc comme de grands animaux malades !  »

Paul Cowles, chef du bureau de San Francisco de l’Associated Press, agence américaine qui ne cesse d’étendre son influence en Europe depuis sa création en 1846, s’exprime dans un français presque parfait. Il me montre, lors de ce dîner à l’ambassade des Etats Unis, les photographies prises par ses services lors de la bataille de Port-Arthur, il y a bientôt quatre ans, mettant aux prises les forces russes et japonaises.

Sous mes yeux, il peut ainsi faire revivre le drame.

 » Les troupes russes, très éloignées de leurs bases dans ce port d’Extrême-Orient, proche de la Corée, étaient épuisées. Souffrant d’un ravitaillement déficient, elles se battaient avec bravoure mais manquaient de tout : nourriture, eau potable, munitions, artillerie au sol, chevaux permettant le transport de matériel …

En août 1904, le port était investi par les forces du général Nogi, mais la ville continuait une résistance acharnée. Sur ordre de Tokyo, les Japonais ont dès lors pris la décision de conquérir les collines surplombant la baie.

La « cote 203″ a fait l’objet d’une bataille sanglante. Plus de 20 000 soldats ont payé de leur vie cette volonté de l’Etat-Major japonais de pouvoir installer des pièces d’artillerie lourde sur les hauteurs pour pouvoir bombarder la ville.  »

Le regard de Paul Cowles se trouble alors. Il évoque avec une voix encore chargée d’émotion les dernières semaines avant la reddition de Port-Arthur, le 2 janvier 1905. Les navires de l’Empire tsariste étaient impuissants pour répondre au pilonnage des canons de 280 mm juchés sur la cote 203. Les obus de 250 kilos s’abattaient comme la foudre sur des troupes russes terrorisées, progressivement décimées.

Les bâtiments qui voulaient s’enfuir étaient impitoyablement détruits au large par la toute puissante flotte de l’amiral japonais Heihachirō Tōgō, le « Nelson japonais » comme le surnomme la presse anglo-saxonne.

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L’amiral Togo, le « Nelson japonais », formé dans la marine britannique

Les conclusions du journaliste sont sans appel. L’Empire russe n’a pas les moyens de ses ambitions. Son armée n’est pas assez entraînée, équipée, pour faire face à un long conflit éloigné de ses bases.

En revanche, le Japon est devenu la première grande puissance non-occidentale. Il utilise la technologie et les armements européens, tout en étant capable de les copier et de les améliorer grandement grâce à ses propres ingénieurs. Ses officiers supérieurs ont bénéficié pour une part d’entre eux d’une excellente formation en Europe (l’amiral Togo a passé sept ans à se former dans la marine anglaise). Ils ont observé longuement, en silence, toutes nos techniques, nos stratégies et tactiques.

Ils ont pris le meilleur du fonctionnement de chaque grand pays européen : Angleterre, Allemagne et France. Ils ont aussi percé les faiblesses de notre allié russe.

Ils sont maintenant plus puissants que jamais. Ils s’affirment prêts à devenir la puissance coloniale montante de l’Asie. La Mandchourie, la Corée, les Îles Sakhalines sont ou seront leurs prochaines proies, aux dépens de l’Empire des tsars qui rêvait d’un accès vers le Pacifique qui ne soit pas pris régulièrement par les glaces.

L’Occident s’efface, dans la douleur. Un géant asiatique est né.

9 avril 1908 : Deux fonctionnaires zélés discutent de « désobéissance civile »

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Henry David Thoreau, théoricien de la désobéissance civile

Dîner plutôt intellectuel avec Pierre, vieil ami diplomate de retour de Pretoria en Afrique du Sud.

Pierre  -plus anti-conformiste que ne pourrait le laisser présager son métier – admire les écrits de Henry David Thoreau, le philosophe américain hostile à l’ordre établi. Les titres de deux de ses ouvrages sont évocateurs : « La Désobéissance Civile » et « La Vie dans les Bois ».

Quand j’écoute Pierre, je réalise que Thoreau n’est pas prêt de devenir le maître à penser des fonctionnaires disciplinés de notre très régalien ministère de l’Intérieur !

Selon le philosophe, la conscience individuelle doit primer sur toute chose. « Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la Loi et pour le Bien » ;  » je crois que nous devrions être hommes d’abord, sujets ensuite » .

Face à une loi perçue comme injuste, la désobéissance relève non seulement du droit mais aussi et surtout du devoir.

Résistance à la « machine » gouvernementale, primauté de la pensée individuelle, respect absolu de la personnalité. Il s’agit pour chacun de rechercher en permanence, en son for intérieur, ce qui est « juste ». En fonction de ce critère, se dresse la ligne de partage entre les ordres qui peuvent être exécutés et les autres, entre ce qui est bon en chacun de nous et ce qui reste condamnable.

Thoreau ne pousse pas à la Révolution sanglante. L’action non violente a sa préférence. On dit « non », fortement, sans haine … et on se laisse emprisonner. L’Etat peut soumettre et enfermer les corps, il sera impuissant à dominer notre âme.

Lorsque je demande à Pierre s’il connaît des disciples de Thoreau mettant en oeuvre de façon pratique sa pensée, il me cite un certain Mahandas Ghandi, rencontré à Pretoria.

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L’avocat Ghandi (au centre) en 1908, devant son cabinet à Johannesbourg

Ce dernier, avocat doué d’origine indienne, a pris la défense de ses compatriotes, victimes de brimades en Afrique du Sud.

Comme le philosophe américain, il mène une vie frugale, laisse une part importante à la méditation, à la découverte de soi, dans sa plénitude d’homme aux pensées libres.

Il défend les Indiens victimes de « lois scélérates » avec des arguments juridiques percutants et des actions de protestations publiques, spectaculaires mais toujours pacifiques.

Ghandi se laisse volontiers emprisonner mais ressort toujours plus fort des geôles gouvernementales anglaises, m’indique Pierre qui semble bien le connaître.

Nous convenons en fin de repas que Thoreau et Ghandi, leur pensée et leur mode d’action, restent inconnus en France.

Pourquoi notre pays est-il réfractaire à cette philosophie ?

Est-ce notre mentalité gauloise frondeuse, indisciplinée parfois violente (nous ne connaissons que les grèves « dures », les révolutions sanglantes, les répressions féroces) ?

Les Français, amoureux de lois souvent sacralisées,  s’accommodent-ils de l’imperfection des textes … s’ils s’en affranchissent grâce à quelque privilège ?

8 avril 1908 : Faut-il assister aux Jeux Olympiques ?

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Affiche des futurs Jeux Olympiques de Londres qui auront lieu cet été 1908

 » Il faudrait même aller aux Jeux Olympiques !  » s’exclame Clemenceau.

Petite explication : les Jeux Olympiques auront lieu dans quelques mois à Londres, en même temps et à proximité de l’exposition commerciale célébrant l’Entente cordiale qui nous unit à l’Angleterre.

Pour mon Patron, rien n’est trop beau pour se rapprocher de notre puissant allié et ami d’Outre Manche. Pour être clair sur nos intentions, il convient de pousser les Anglais à renforcer les  100 000 hommes de la British Expeditionary Force (BEF). Cette petite armée de métier serait fort utile, débarquée et concentrée dans le nord de la France, en cas de conflit avec l’Allemagne.

L’incident franco-anglais de Fachoda est loin. L’humiliation infligée à notre pays remonte à dix ans et chaque chancellerie s’efforce de ne plus y faire allusion.

Donc, outre la future rencontre officielle entre le Président Fallières et Edouard VII, il est envisagé, tout à fait sérieusement, que tout ou partie du gouvernement français assiste aux cérémonies liées aux Jeux Olympiques. Tout cela dans le but de flatter nos hôtes britanniques.

Nous sommes plusieurs, au Cabinet, à rire sous cape en imaginant nos ministres, en hauts de forme et habits queue de pie, suivre, avec gravité, les coureurs du 400 mètres, les lanceurs de javelot ou autres marathoniens.

On s’amuse à l’avance de ce mélange improbable, dans un même stade, entre ces fringants sportifs transpirants à la suite d’efforts violents et ces hommes politiques bedonnants et suants après des repas diplomatiques copieux et bien arrosés.

Après plusieurs discussion avec leurs conseillers respectifs, les principaux ministres concernés (Clemenceau, Pichon, Picquart …) renoncent finalement à se montrer dans les gradins et préfèrent s’en tenir aux rencontres normales prévues pour renforcer l’Entente cordiale.

Pour préparer cet été diplomatique, je suis chargé d’organiser, d’ici la fin du mois d’avril, une rencontre entre Clemenceau et Sir Edward Grey, chef du Foreign Office qui pourrait se prolonger, quelques jours plus tard, par un tour d’horizon avec le Premier ministre,  Sir Henry Campbell-Bannerman.

Clemenceau me prend à part ce jour et me confie :  » En fait, je soutiens vigoureusement Lord Haldane, ministre de la Guerre britannique. Lui aussi plaide pour le renforcement de l’armée anglaise et doit faire face à l’opposition de nombreux de ses collègues ministres ou députés de la Chambre des Communes. D’accord avec vous pour ne pas fréquenter le stade olympique qui n’est sans doute pas la place d’un Président du Conseil. Pour autant, débrouillez-vous, mon cher, pour que je sorte vainqueur de cette négociation avec le gouvernement britannique.  »

Devant mon regard perplexe, qu’il interprète comme un manque de détermination, il me jette un tonitruant  » Mon cher, allez, allez, en avant ! Plus haut, plus vite, plus fort ! « 

26 mars 1908 : Le Tibet est prié de se faire oublier

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Le Potala, palais du Dalaï Lama, 1908

Le Quai d’Orsay souhaite avoir une position du Président du Conseil concernant le Tibet. Le Pays des Neiges, riche d’une Histoire où se mêlent guerres, religion et légendes, fait l’objet de multiples convoitises.

Les Anglais ont envoyé des troupes sur ses montagnes afin de barrer l’accès aux Russes. Les Chinois ont, quant à eux, entamé une opération de sinisation de la population à travers la suzeraineté qu’ils exercent de fait sur le pays.

D’après ce que je crois comprendre des notes issues du Quai, l’influence chinoise mène à un réel développement d’un pays jusque-là largement arriéré. L’électricité, le télégraphe, l’hygiène se répandent grâce à la Chine.

Pour autant, les grandes puissances négligent complètement le facteur religieux dans cette nation profondément bouddhiste. Par leur faute, le treizième Dalaï Lama, chef religieux suprême et profondément respecté du peuple, peine à jouer le rôle politique stabilisateur qui  pourrait être le sien.

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Le 13ème Dalaï-Lama,  Thubten Gyatso

Ce dernier qui souhaite nouer le plus de relations diplomatiques possibles avec les grands pays, aimerait un soutien de Paris et un appui français pour plus d’indépendance de son peuple.

Dans mon rapport à Clemenceau, je déconseille pour autant d’aller plus avant dans le soutien au Tibet.

En effet, les grands contrats commerciaux qui peuvent être signés avec une Chine qui commence à s’ouvrir largement à l’Europe, pourraient pâtir d’une position trop affirmée de notre part dans cette région montagneuse, sans grand intérêt économique. En outre, il faut éviter à tout prix de déplaire à nos alliés anglais et russes qui considèrent le Tibet comme une zone qui doit échapper aux regards des autres puissances occidentales.

La ligne officielle que je suis dans l’obligation de proposer, dictée par l’intérêt financier et industriel de la France et conforme à notre position diplomatique et militaire dans la Triple Entente, me laisse un arrière goût amer.

Je sens que les fonctionnaires du Quai d’Orsay qui nous communiquent avec beaucoup de précisions des informations sur le vaillant peuple tibétain, auraient aimé une attitude plus compréhensive à son égard, venant de la tête de l’exécutif.

Mais que pèsent quelques bonzes, quelques monastères et traditions merveilleuses face à une France radicale, volontiers anti-cléricale, qui s’efforce, à tout prix, de regagner une place de choix parmi les grandes puissances ?

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