19 mars 1908 : Toulouse-Lautrec, gaité d’un soir, tristesse d’une vie

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Toulouse-Lautrec,  » La Modiste « 

Il fréquentait les bordels. Il y peignait sans égard les personnages les plus variés, sans s’attendrir, en faisant parler les faits, froidement.

D’une taille de 1,52 mètres, Henri de Toulouse-Lautrec avait décidé de s’étourdir dans la vie. Riant de son infirmité, compensant par le génie ce que le physique ne lui avait pas donné, il se jetait sur les toiles avec avidité. Mort en 1901, trop jeune, à trente-sept ans, il a eu le temps de réaliser une oeuvre impressionnante.

Cette modiste demeure un joli symbole de son talent.

Ivresse chromatique qui enveloppe la jeune femme, pauvreté du décor. La lumière éclaire un visage sensuel et doux, l’obscurité cache le cadre d’une activité, d’un métier plus austère qu’on ne croit.

On ne saura rien des pensées peu joyeuses qui étreignent notre héroïne, Toulouse-Lautrec a su saisir l’instant où la faille apparaît. La fêlure qui fait douter d’un bonheur possible.

Le monde de ce peintre connaît la fausse joie des professionnels de la nuit. Cette gaieté feinte, fabriquée, destinée à divertir le fêtard ; ce rire qui pue le vin, ces blagues lancées grassement à la cantonade, dans le brouhaha d’un cabaret.

Plus avisé encore, Lautrec peint « l’après ». Le spectacle est fini, on se rhabille. Les rires ont cessé, il ne reste que le corps nu qui cherche les vêtements de tous les jours, il ne reste qu’à retourner à son modeste emploi de modiste.

Dans un bref instant de songe, entre deux clientes, l’imagination reconstitue ce monde de la nuit attirant et lénifiant. Il faut attendre le soir qui vient vite pour pouvoir à nouveau faire tomber les barrières entre la vendeuse et celle qui achète, entre la petite employée et la bourgeoise.

Dans la salle, sur scène, dans les loges, les classes sociales se mélangent, s’épient. Les rôles sont inversés si le talent est au rendez-vous. La scène domine la salle, le peuple se donne à voir aux bourgeois qui applaudissent.

Toulouse-Lautrec a immortalisé ce monde du spectacle, ce monde où le temps n’est plus compté avec les mêmes pendules que le jour. Il est mort à trente-sept ans mais ses personnages, si denses et expressifs, lui survivent pour très longtemps encore. 

13 mars 1908 : La Dame au Voile

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Renoir, « La Dame au Voile » 1880

Elle est de dos, nous attendons l’omnibus. Elle patiente, mes pensées vagabondent. Une inconnue mais de vagues ressemblances avec des femmes rencontrées et aimées. Un parfum flotte juqu’à moi, comme un filet attirant et doux. Je devine un visage dont les yeux me fuient et apprécie le grain d’une peau fine caressée d’un regard furtif.

Sous le gros châle de chaude laine, la soie blanche d’un chemisier délicat met en valeur un buste admirable. Les épaules, fragiles, étroites, semblent demander protection. Les mains plient le foulard dénoué à l’instant, permettant de mieux apprécier un joli port de tête.

« La Dame au Voile » de Renoir, un bon siècle après une autre « Dame au Voile » du peintre suédois Alexandre Roslin.

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A. Roslin, « La Dame au Voile » 1768

Une femme cachée à la sensualité discrète de notre époque a pris la place de cette jeune aguicheuse qui jetait un regard malicieux sur un Ancien Régime finissant dans l’ivresse des plaisirs que plus personne ne défendait.

Dans cette France des derniers rois, la belle séduisait l’homme sans arrière pensée, le regard invitait à aller plus loin, le sourire s’amusait de la timidité masculine. « Viens, approche, laisse ton regard plonger vers un sein laiteux qu’une maladresse feinte laisse dévoilé … ».

L’inconnue de Renoir, citoyenne d’une République maintenant bien établie, d’une société aux rapports humains plus complexes, se réfugie dans une bulle isolant d’une foule d’individus sans appartenance. La possibilité de gestes sensuels et sans suite n’existe plus qu’en rêve dans un monde devenu plus policé. « Ne m’observez-plus, cela ne se fait pas. Qui êtes-vous pour porter sur moi ce regard qui me gêne ?  »

Aujourd’hui, les deux sexes se comprennent moins, se méprennent plus. Le pas vers l’autre implique un risque qui n’existait pas le siècle dernier. La pesanteur des règles sociales, une pudeur féminine valorisée par une éducation qui se méfie des sens, rend difficile une simple rencontre, une main tendue vers un « ailleurs » à deux.

L’inconnue de Renoir monte dans l’omnibus, elle dînera encore seule ce soir dans son modeste appartement du cinquième et se plongera dans un livre à l’eau de rose lui décrivant des princes charmants qui ne la rejoindront sans doute jamais.

6 mars 1908 : Ma nièce refuse un mariage respectable.

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Jan Toorop :  » Les trois Mariées »

Ma nièce a rencontré sur les boulevards un garçon qui lui plaît. De cette simple phrase pourrait découler de vrais moments de joie. Il n’en est rien.

Mon oncle :  » Mais qui est ce jeune homme ? Nous avons pris nos renseignements, il s’appelle Jacques M… , il n’a aucune fortune et aucune situation établie.

Ma nièce : Il me plaît, voilà tout. Il m’a suivi et rattrapé boulevard Brunes. J’ai aimé l’humour avec lequel il m’a abordée.

– Ta soeur aînée qui a fait, elle, un beau mariage avec Jean, te présentera cette semaine à un autre monsieur, qu’elle connaît. Il finit ses études de médecine et pourra faire honneur à notre famille.

– Mais nous n’allons pas retomber dans les conventions ridicules dont a souffert me soeur ! Je me rappelle, la demande de fiançailles présentée par les parents de Jean ; puis cette discussion sordide sur les intérêts patrimoniaux des deux familles.

– Ma non, ma chérie, Jean était déjà charmant. Tous les jours pendant les fiançailles, il envoyait un bouquet de fleurs blanches à ta soeur et un autre bouquet à ta mère.

– Ah, oui. Sa seule originalité était de se conformer à la mode orientale et de glisser quelques fleurs rouges au fur et à mesure que la date du mariage se rapprochait. Quelle audace, j’en ris encore !

– Mais ma chérie, que vas- tu devenir si tu ne fais pas un beau mariage ? T’imagines-tu que c’est la fréquentation de l’Université des Annales après celle de l’Ecole des Mères qui te conduira à un métier te permettant de subvenir à tes besoins ?

– En fait, je suis piégée. Il était exclu que je fasse de vraies études et maintenant, je suis condamnée à suivre l’homme que vous allez me désigner. Je n’en ferai rien. Je serai actrice ou catin, mais je serai libre, vous entendez, libre !  »

Ma nièce est partie de chez-elle en claquant la porte. Nous l’hébergeons à la maison à partir de ce soir.

Entre actrice et catin, je l’invite dans notre conversation du dîner, en souriant, à choisir la première hypothèse.

29 février 1908 : Mata Hari , un dossier à classer

matahari.1204236985.jpg Mata Hari

 » Surveillez-là, ne l’approchez pas de trop près mais vérifiez si des personnalités publiques ne sont pas victimes de ses charmes !  »

Mission peu ragoûtante confiée par le chef de cabinet, le sous-préfet Roth.

Margaretha Geertruida Zelle, la petite trentaine, est danseuse de son état. D’allure eurasienne, elle se fait appeler Mata Hari : « l’Oeil de l’Aurore » en malais.

Son public enthousiaste et de plus en plus international (elle commence à se produire dans d’autres capitales que Paris) apprécie ses danses exotiques et … érotiques.

J’avais été la voir quand elle se produisait dans la salle de spectacle privée du Musée Guimet. On ne peut pas dire qu’elle dansait bien mais on restait fasciné par ses déhanchements et les mouvements de son long corps voluptueux qu’elle ne savait cacher longtemps.

Elle prétend être la fille d’un prince indien ? Les rapports de police dont j’ai demandé la transmission indiquent que son père était plutôt un vendeur hollandais de casquettes et chapeaux !

Les prêtres hindous lui auraient appris ses danses sacrées ? En fait, elle aurait improvisé ses chorégraphies aguichantes quand elle était … une jolie courtisane appréciée des milieux aisés.

Pour l’instant, je n’en sais guère plus. Je compte sur mes contacts suivis avec la Préfecture de Police pour récupérer des informations supplémentaires.

Le Préfet Lépine, homme droit et franc, va encore être peiné de devoir collaborer à la mission dont j’ai la charge. J’entends déjà sa réaction :  » Mais enfin, qui essayez-vous de mouiller ? Qui voulez-vous faire tomber ? Ah, ces combines de basse politique, c’est à vomir !  »

Et une fois de plus, je lui ferai comprendre que cette commande ministérielle gagne à être traitée par nous deux, si on ne veut pas aller plus loin qu’un rapport administratif « pince-sans-rire » qui ne contiendra que des informations sans grande importance sur le fond.

Sur la couverture  du document que je remettrai à mon chef, sera inscrit la mention « documentation non urgente » , catégorie qui ne permettra pas qu’il soit placé à portée de main du ministre. Au bout d’un mois, noyée dans une pile volumineuse prenant la poussière, la liasse sera alors brièvement ouverte par une secrétaire distraite qui procédera, du fait de l’absence de mouvement connu sur le dossier, à son classement immédiat.

Mata Hari disparaîtra alors de notre champ de vision gouvernemental et policier. Elle continuera, en toute tranquillité, à faire rêver les Parisiens en mal d’exotisme. Elle séduira encore longtemps de riches protecteurs qui pourront, grâce à ma mauvaise volonté et à celle du Préfet, rester … d’heureux anonymes.

9 février 1908 : Fallières, les vertus d’un Président  » plan-plan « 

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A. Fallières, notre Président depuis le 18 janvier 1906

Notre Président de la République, c’est « Moussou Fallières », le surnom qui colle à la peau de cet Agenais, amoureux de la bonne chère et de son petit vin du Loupillon.

Armand Fallières reste un homme d’Etat effacé. Effectivement, par rapport à un Clemenceau, un Briand, un Jaurès ou un Caillaux, il paraît en retrait.

Pourtant, c’est lui le maître des horloges. Au dessus des partis et de leurs querelles, au dessus des hommes politiques et de leurs luttes de pouvoirs quotidiennes, ce grand calme s’efforce de faire naître des gouvernements à la hauteur des enjeux du moment.

Dans un monde qui bouge beaucoup, il doit et sait être celui qui rassure. Sa parfaite maîtrise des dossiers en fait un interlocuteur de poids dans les négociations internationales. Son jugement sûr porté sur les hommes lui permet aussi de conseiller les chefs de gouvernement dans leurs choix de ministres.

Il est de ceux que l’on visite discrètement pour vérifier la validité de telle ou telle option stratégique. Sa connaissance sans pareil des moeurs parlementaires – il a longtemps été député puis Président du Sénat – le conduit à anticiper les comportements de la Chambre ou de la Haute assemblée et leurs votes futurs.

Il a des convictions. Son opposition à la peine de mort, contre l’avis d’une grande majorité de l’opinion publique, le fait gracier tous les condamnés à la peine capitale. Il endure stoïquement les critiques virulentes de la presse populaire … à chaque grâce prononcée.

Il a aussi su, en son temps, comme les autres parlementaires défendant Dreyfus, voter contre la loi de dessaisissement qui aboutissait à retirer à la Chambre criminelle de la Cour de cassation – favorable à la révision du procès – le soin d’examiner à nouveau « l’Affaire ».

En définitive, c’est un grand homme qui habite l’Elysée.

Les clichés – semblables à de belles photos de mode – publiées dans l’Illustration de janvier 1906 sur son épouse Jeanne Fallières née Bresson ; le fait que celle-ci étende son linge – paraît-il – dans les jardins du Palais présidentiel, peuvent faire sourire.

Mais doit-on juger notre Président en fonction de ce que l’on croit savoir de la Première dame de France ?

2 février 1908 : Alfred Capus nous ennuie

 Alfred CapusA. Capus

 » On est volé à la Bourse comme on est tué à la guerre, par des gens qu’on ne voit pas » .

Quel dommage que le romancier et dramaturge Alfred Capus ne soit pas resté dans ce registre de l’humour et de l’optimisme amusé sur la vie.

Mais voilà, notre homme souhaite être élu à l’Académie Française ! 

Il nous inflige donc ce mois-ci une longue et ennuyeuse pièce destinée à asseoir une nouvelle réputation « d’homme de lettres ».

« Les Deux Hommes » , sa nouvelle création pour la Comédie-Française n’aura bientôt guère plus de spectateurs que ne le laisse entendre son titre. Répliques moralisatrices, acteurs médiocres ou vulgaires … hier soir, je ne regardais plus la scène mais comptais les rangées ou observais le pompier de l’entrée. J’évitais de consulter ma montre, l’aiguille des minutes y tournait tellement lentement !

La belle Julia Bartet, toujours fine et distinguée, apparaissait comme perdue dans ce cloaque.

Julia Bartet, portrait par Nadar.

Julia Bartet, sociétaire à la Comédie Française

Maurice de Féraudy assurait un service réduit au minimum légal, pressé de retourner à son succès bientôt international (mérité) :  » Les Affaires sont les Affaires » , d’Octave Mirbeau.

Alfred Capus a su, après avoir raté Polytechnique (il n’est pas le seul), et être sorti sans diplôme de l’Ecole des Mines , mener une carrière de journaliste, de romancier et d’homme de théâtre. Apprécié du grand public, salué par la presse, il était jusque-là considéré comme ne se prenant pas trop au sérieux.

Tout le monde à en tête ses multiples traits d’esprit et son amusante philosophie de la vie.

Lors d’assemblées auxquelles G. Clemenceau me demande de le représenter, je pense souvent à ce bon mot :

 » Certains hommes parlent pendant leur sommeil, il n’y a que les conférenciers pour parler pendant le sommeil des autres « .

Quant à mon épouse, non seulement elle n’a pas aimé la pièce d’hier soir mais, en plus, elle est rebutée par l’anti-féminisme, l’arrogance phallocrate de son auteur. C’est vrai qu’avec la phrase qui suit, il a fait très fort :

« Si une femme est jolie, ne lui dites pas qu’elle est jolie, parce qu’elle le sait ; dites-lui qu’elle est intelligente, parce qu’elle l’espère.  »

Bref, si Alfred Capus continue sur cette lancée, il perdra progressivement son public sans pour autant être sûr de devenir « Immortel ».

22 janvier 1908 : Isadora Duncan, reviens, la France t’attend !

Isadora Duncan ggbain 05654.jpg Isadora Duncan

Il y a des artistes que l’on regrette. Des talents qui ont quitté la France pour se faire applaudir sur des scènes prestigieuses à Berlin, Moscou ou aux Etats Unis.

Isadora Duncan a laissé dans nos esprits un souvenir unique. Dans le salon de Marguerite de Saint-Marceaux (que nous appelons tous « Meg »), nous sommes plusieurs à nous proposer de lui écrire pour l’inviter à revenir.

Les riches Parisiens, par goût ou par snobisme, se tiennent prêts à satisfaire ses moindres désirs pour la revoir s’élancer, pieds nus, dans des figures de danses grecques ou inventer de nouveaux gestes lents et gracieux sur un air de Ravel.

Isadora veut réinventer la danse, changer la société par l’Art, répandre universellement la joie de vivre par les mouvements rythmés d’un corps que la maturité n’alourdit pas.

Nous repensons à ses débuts dans le salon de Meg, il y a quelques années, en 1901 je crois. Très jeune, naïve, pleine de fraîcheur et d’humour. Elle enchantait la soirée avec des danses de gestes que nous n’avions jamais vues, une chorégraphie très originale qu’elle nous expliquait ensuite avec son délicieux accent américain.

Nous avons tous tremblé pour elle, à ses débuts sur une scène publique, au Théâtre Sarah Bernhardt. J’ai fait parti des lecteurs du Figaro qui ont protesté contre les articles très tièdes qui ont accueilli sa prestation.

Puis est venu le temps du succès. Elle n’avait pas assez de soirées pour répondre à toutes les invitations des princesses, des duchesses ou des scènes à la mode.

A ce moment, ses idées se sont affirmées. Elle voulait créer un école pour transmettre ses découvertes révolutionnaires sur la danse. Pas forcément en France. D’où son idée de partir, de découvrir d’autres salles, d’autres publics, de faire de nouvelles rencontres.

Isadora nous manque. Les Russes l’ont boudé, les Américains, ses compatriotes qu’elle a rejoints, l’ignorent et lui infligent des salles vides. Les dames de la « bonne société » allemande, s’offusquent de ses idées sur le mariage … mais qu’elle s’en aille, qu’elle quitte ces vieilles revêches, qu’elle abandonne ces sociétés sclérosantes !

Reviens petite princesse grecque ! Reviens nous enivrer de tes sarabandes endiablées, charme-nous de tes sauts de chat, fais revivre pour nous les dieux de l’Olympe, perds-nous dans cette Nature dont tu connais tous les rythmes, rejoins-nous d’un bond de grand fauve dressé par toi !

Isadora, reviens, la France t’aime et t’attend !

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Isadora Duncan

14 janvier 1908 : Restons discrets sur la vie privée de Clemenceau

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« Rose Caron » par A. Toulmouche. La cantatrice est-elle la nouvelle conquête du Président du Conseil ?

Le sous-préfet Roth, chef de cabinet de G. Clemenceau, m’a fait venir ce dimanche soir au ministère. Deux policiers de la Préfecture sont passés me porter le pli m’invitant à venir rejoindre l’homme de confiance du Patron.

Si mon épouse et les voisins ont été surpris de cette visite peu ordinaire ; mes enfants étaient ravis de voir de près ces beaux uniformes. Pour ma part, je n’ai pas été ému – plus rien ne m’étonne – qu’il faille au moins deux fonctionnaires pour transmettre un simple pli à un collaborateur d’un ministre. A partir d’un certain niveau, l’administration a les moyens.

En me rendant sur les lieux de mon travail – un dimanche ! – j’ai réfléchi à ce que pouvait bien me demander le sous-préfet. Celui-ci n’est pas mon interlocuteur habituel. Je vois plus fréquemment Etienne Winter, le directeur.

Pour faire simple, le directeur Winter supervise la partie administrative et courante du fonctionnement du cabinet. Roth pilote pour sa part toutes les missions particulières et confidentielles. Il a une influence forte sur le Patron qu’il fréquente assidûment et il écarte tous les indésirables. Auprès de G. Clemenceau, il fait et défait les réputations.

– (Moi, franchissant la porte du bureau de M. Roth) M. le préfet, pardonnez ma tenue … j’étais en famille, nous sommes dimanche.

– (Roth, souriant, il aime qu’on lui donne du « Monsieur le préfet ») Mon cher M …, c’est moi qui suis désolé de vous faire venir tard ce soir. Vous présenterez mes excuses à Madame.

Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins : à partir de maintenant, mon bras droit, c’est vous.

– Vous voulez dire ….

– (me coupant sèchement) Oui, c’est vous qui porterez les dossiers confidentiels au 8 rue Franklin, chez M le Président du Conseil.

Nous vous avons choisi -lui et moi-  en raison de vos aptitudes extra-professionnelles. Vous aimez l’art, lui aussi. Monet est son ami, il deviendra le vôtre. Vous aimez Böklin ?  Il a une reproduction de « L’Ile des Morts » chez lui. L’antiquité grecque vous sert de référence, me dit-on ? Eh bien il ne cesse de me parler des récentes fouilles dans le Péloponnèse, de sa dernière relecture des « Vies Parallèles » de Plutarque ou du « Banquet » de Platon. Et je ne parle pas de sa collection de kogos !

– de … kogos ?

– Oui, des boîtes à encens japonaises. Il en a dans tout son appartement.

Vous allez devoir changer de rythme. Vous verrez plus facilement votre famille l’après-midi. Winter et moi avons décidé de vous libérer ce temps en échange d’une disponibilité totale le reste de la journée…voire tard le soir ou très tôt le matin.

Le Patron peut avoir besoin de vous en pleine nuit. Il commence à travailler dès trois ou quatre heures du matin. Peut-être aurez -vous la chance de partager sa soupe à l’oignon nocturne ou de goûter l’un de ses chocolats sans sucre (il est un peu diabétique) !

Vous serez discret.

– Mais j’ai l’habitude de l’être, mes dossiers sont déjà souvent confidentiels !

– Oui, mais vous allez connaître, de fait, une partie de la vie -très- privée de notre Patron. Si vous croisez par exemple Rose Caron, la cantatrice, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Ne le répétez à personne, les journalistes ne sont jamais loin. Clemenceau serait scandalisé si l’on faisait même une simple allusion à sa vie privée, dans la presse.

– Je commence quand ?

– Tout de suite, voilà le premier dossier à porter. Bon courage et bonne nuit !

Sur la pochette du dossier, une simple inscription : « Nationalisation de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest » . Document sensible, effectivement. Les cheminots, la Bourse, les journalistes et la CGT se battraient sans doute pour savoir ce qu’il y a dedans.

Tels sont donc mes débuts dans le cercle rapproché du Président du Conseil.

12 janvier 1908 : Degas ; la belle après le bain

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Edgar Degas. « Après le Bain »

Moment pur, moment volé. Observer une femme nue, une femme à la toilette, en vrai ou en rêve. Cet instant où la tête se relève, ce dos qui se cambre légèrement comme ployé par la lourde chevelure humide.

Cette pointe de sein fière, des hanches rondes pleines de forces. Les deux bras levés font saillir des muscles trahissant l’énergie de la belle épiée.

Intérieur chaud, la chaleur du bain laisse la place au velours des sièges. La serviette blanche mue par une main invisible peine à envelopper la toison rousse et abondante de la Vénus d’un soir.

Sait-elle que je suis là derrière, amoureux et curieux, attendri et excité ? Va-t-elle se retourner effrayée ou flattée ? Va-t-elle mettre fin à cet instant de grâce ou aura-t-elle l’élégance d’oublier qu’elle n’est pas seule en continuant à charmer son spectateur caché ?

Le frottement de la serviette cache peut-être le bruit des quelques gouttes qui finissent leur courte vie sautant d’un corps magnifique qui les rejette vers une baignoire devenue inutile.

Le corps chaud, prêt pour le plaisir ou le rêve, sent la présence invisible. Poursuivre une scène rare et faire durer l’attente ? Refuser la banalité d’un mot de trop, laisser parler le geste, attendre le regard complice. Laisser l’autre inviter, être prêt, préparer son entrée, surprendre sans rompre le charme.

Imaginer ce moment d’abandon où la belle aux formes parfaites hésitera entre le repos ou de nouveaux plaisirs. Rejoindre l’autre enfin … 

 … en remerciant Degas pour son regard captant le bonheur et son habileté à transformer notre quotidien en tableaux merveilleux.

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E. Degas.  » Femme Nue Etendue »

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

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