23 juin 1908 : Constantinople et l’attirance irrésistible de l’Occident

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Constantinople, vue générale, 1908

Je suis arrivé il y a trois jours, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  “savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France”.

Journée libre dans Constantinople. Vais-je retrouver la belle Aziyadé, cette femme magnifique recluse dans un harem et immortalisée par le roman du même nom de Pierre Loti ?

Un règlement ottoman de 1901 confirme l’interdiction pour les femmes turques de se promener seules dans la rue et de fréquenter les magasins européens. Elles doivent impérativement se dérober à nos regards par un voile long et épais : le tcharchaf.

Et pourtant, ces femmes –  surtout celles des milieux aisés de Constantinople – commencent à apprendre le français, lisent la presse de Paris ou de Londres et souhaitent adopter les moeurs occidentales.

Que reste-t-il du bain turc et des odalisques de Ingres, des descriptions romantiques de Loti ?

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Ingres :  » L’Odalisque à l’Esclave « 

Pour l’instant, mes flâneries dans la capitale ottomane ne me permettent pas d’entrer en contact avec les intérieurs secrets turcs. J’observe en revanche une ville grouillante et cosmopolite (les Grecs, les Arméniens, les Juifs et les Européens sont aussi nombreux que les Turcs musulmans), métropole de plus d’un million d’habitants.

Beaucoup de bruit : la navigation des vapeurs sur le Bosphore est dense, le chemin de fer éventre la ville jusqu’à la gare neuve de Sirkedji et le métro funiculaire entre Péra et Galata fait l’orgueil d’un régime qui se pique d’une modernité qui ne doit rien envier aux pays industrialisés.

La foule se presse sur le pont de bois de Galata où les chapeaux melons côtoient les fez, ces couvre-chefs rouges traditionnels. Quelques dames en robe à corset des beaux quartiers bravent les interdits et traversent la ville s’abritant du soleil sous des parapluies roses pâles ou bordeaux. Un monde urbain très coloré où se mélange bizarrement un XXème siècle très technique et un monde turc qui reste en partie traditionnel. 

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Le pont de bois de Galata

Les odeurs et le plaisir des papilles. Nous sommes dans un pays méditerranéen, on se régale donc de saveurs multiples : meze, grillades, feuilles de vigne farcies, ragoûts (güveç) ou soupe au poulet (tavuk suyu). A midi, je me laisse tenter par la soupe aux tripes présentée par le garçon rigolard d’un café : « je suis heureux de servir une iskembe çorbast pour le charmant monsieur de Paris » annonce-t-il dans un français presque impeccable. D’une main leste, il remplit mon verre d’une boisson marron clair fermentée, faiblement alcoolisée mais très nourrissante : le boza.

Après le déjeuner, je me remets en marche, au gré des vents et du hasard. Je décide de m’éloigner du Grand Bazar. Les effluves des narguilés s’estompent soudain. Je suis dans un quartier administratif  et résidentiel plus calme où se détache un ancien hammam édifié par Soliman le Magnifique : l’Haseki Hürrem. Les eaux vaporeuses et les femmes jadis nonchalamment allongées inspirant Ingres, ont disparu. Les maisons de bois environnantes où se cachait cet Orient mystérieux et fascinant ont brûlé pour laisser la place à une université monumentale en pur style occidental. De jeunes étudiants en sortent, en costume à la dernière mode de Paris, le regard vif et conquérant. En un éclair, je comprends que l’Empire Ottoman et mes rêves romantiques n’existent bientôt plus. Ils sont balayés par cette jeunesse intellectuelle avide de participer au grand festin de la modernité occidentale !

  

14 juin 1908 : Ma nièce fréquente les gangs de Lower East Side !

Je n’avais aucune nouvelle de ma nièce, partie pour émigrer aux Etas-Unis, depuis le 12 mai dernier. Elle m’informait à l’époque qu’elle venait de quitter le paquebot « La Savoie » et de franchir le « tri d’Ellis Island », lieu d’arrivée et de contrôle administratif de tous les émigrants vers l’Amérique. A la lecture du courrier ci-dessous, je découvre avec stupeur qu’elle vient de s’installer dans les bas-fonds de New York.

 » Mon cher oncle

Enfin des nouvelles ! Je ne te cache pas que les temps sont difficiles. Par orgueil, je continue à refuser d’utiliser les lettres de recommandation que tu m’as données en quittant l’Europe.

J’habite -c’est un bien grand mot – à Lower East Side, quartier de New York situé entre le pont de Manhattan et la 14ème rue. J’ai trouvé refuge au sein d’une famille italienne qui vend des légumes en plein rue sur une charrette. Je tiens le commerce de très bonne heure le matin et tard dans la soirée. Je suis libre dans la journée. En échange de ce travail, les Bernasconi (c’est leur nom) m’autorisent à coucher sur une paillasse dans leur minuscule entrée. Je mange un repas par jour. Je peux me laver une ou deux fois par semaine dans un grand bac rempli d’une eau que nous achetons, pour toute la famille, dans la rue.

J’ai souvent un peu faim mais je suis libre, totalement libre.

Je ne retrouve pas du tout l’ambiance compassée que j’ai quittée dans notre vieux pays. La vie dans Lower East Side est faite de débrouillardise et d’imagination. Les plus forts et les plus malins survivent, les autres sont impitoyablement éliminés.

Cher oncle, il faut ici oublier la notion d’honnêteté, de respect des lois (y en a-t-il ?). Je fréquente un jeune garçon chétif mais prêt à tout, qui est à la tête d’une petite bande – membre de ce que nous appelons le « Five Points Gang » – qui « protège » les commerçants des 10ème, 11ème et 12ème rue. Ces derniers lui donnent un peu d’argent chaque mois et comme cela, ils ne sont embêtés par personne. Un impôt privé en échange de la sécurité, en quelque sorte.

Ce bel italien de 26 ans, né près de Naples, qui connaît quelques mots de français, s’appelle Johnny Torrio. Il augmente ses revenus en tenant une salle de billard où les Italiens se livrent, bruyamment, à différents jeux d’argent et de hasard.

Certaines mauvaises langues prétendent que Johnny demande aussi à de jeunes garçons de faire toutes sortes de livraisons pour son compte, notamment de porter de l’opium. Après tout, je n’en sais rien et je ne veux pas en savoir plus. J’apprécie juste que la bande me donne un peu d’argent quand j’ai vraiment trop faim et que Johnny me regarde avec des yeux de braises.

Il me fait beaucoup rire mais je ne suis pas sûr qu’il saurait être très tendre avec la gent féminine. Je garde donc mes distances. Ne t’inquiète pas.

Voilà, si tu veux m’écrire, tu peux envoyer le courrier à Paolo Vaccarelli, 11ème rue, Manhattan à New York. Paolo, tout le monde sait qui c’est ici et il me connaît. Ta lettre sera entre de bonnes mains (pas toujours très propres mais très habiles) !

Je t’embrasse.

Ta nièce qui t’aime.  »

Lower East Side dans les années 1900

12 juin 1908 : Lady Godiva : ces impôts qui déshabillent

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John Collier : « Lady Godiva « 

Certaines oeuvres d’art savent marier plusieurs légendes et mélanger les rêves. Lady Godiva. Une histoire simple. Vers l’an mil, mariée au seigneur saxon de Coventry, cette belle jeune femme décide de prendre la défense des habitants de sa ville écrasés par les taxes prélevées par son époux.

Lassé d’entendre les demandes de modération fiscale de sa femme, le comte répond qu’il supprimera ses lourds impôts si Lady Godiva traverse la ville, nue, sur un cheval. Cette dernière le prend au mot et chevauche, vêtue de ses seuls longs cheveux, un magnifique destrier au milieu des habitants de la cité ébahis. Le seigneur tient parole et supprime sur-le-champ ses impositions écrasantes.

Légende du moyen-âge, légende de rébellion contre le pouvoir en place. Capacité du faible à se faire entendre par le plus fort, triomphe du courage sur la puissance maléfique. Cette femme se met à nu et fait plier un homme en arme, un guerrier sans scrupule. Beau symbole à une époque où l’homme semble broyé par une société chaque jour plus organisée, plus complexe, s’appropriant son travail et ne lui laissant souvent qu’un maigre salaire de survie. Un geste simple, sans violence, un charisme tranquille, sans émeute ni effusion de sang pour notre siècle qui craint la guerre et la révolution.

Une victoire du beau et du noble sur le pouvoir égoïste et corrompu ; exemple mythique à méditer à un moment où la démocratie s’essouffle et s’étouffe dans les vaines querelles parlementaires et les intrigues de ministères. Un idéal pour ceux qui n’en ont plus.

Au-delà des symboles, l’oeuvre reste délicieusement sensuelle. Oh, on voit peu de choses de l’anatomie délicate de la jeune aristocrate ! Ni fesse, ni sein, des formes presque androgynes, un long corps de jeune fille pas encore vraiment femme. Nous ne sommes pas dans le coquin pour adultes mais dans un rêve chaste et beau d’adolescent qui se cherche encore. Rien ne doit souiller la pureté de cet instant où Lady Godiva semble rougir du regard posé sur elle, ce moment où le spectateur est transformé, comme les habitants de Coventry, en voyeur impudique. On imagine juste une peau très douce, des cheveux caressants et parfumés. Rien de vraiment érotique mais de l’émoi de jouvenceau. Le souvenir d’un moyen âge métaphore d’une jeunesse de l’humanité.

Une variante de la légende voudrait que les gens se soient en fait tous enfermés chez eux, à l’approche de la belle lady, afin de ne pas l’outrager et soutenir son geste. Nous restons donc seuls à contempler ce spectacle d’une épouse droite qui revient vers son homme aux idées indignes. Elle a gagné si le mal accepte de s’effacer devant la puissance symbolique déployée par le bien. Si le comte tient parole, elle vient de délivrer le peuple de l’oppression. Si le seigneur respecte sa promesse, elle impose une première règle au pouvoir qui n’en avait pas, une première loi qui protège le peuple.

Les rêves simples et naïfs sont ceux que l’on retient le mieux.

10 juin 1908 : Il ne fait pas bon être bonne

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Eva Gonzales :  » Le Petit Lever « 

Même les magistrats commencent à s’en émouvoir. La condition des domestiques, en France, demeure une anomalie dans notre pays républicain. Ils sont un million environ. Dépendants du bon vouloir du maître ou de la maîtresse, dans l’attente du coup de sonnette qui les soumet, 16 heures par jour, aux caprices d’un autre.

Quelques jugements, isolés, commencent à donner raison à ces pauvres gens.

Il est maintenant moins admis qu’une femme de chambre subisse les assauts d’un des hommes de la famille et, enceinte, soit obligée d’abandonner sa place, sans aucun recours ni compensation. Les pratiques de certaines maîtresses hystériques qui battent leurs gens ou ne les nourrissent pas à leur faim, commencent aussi à intriguer la justice.

 » Le Journal d’une Femme de Chambre » d’Octave Mirbeau -livre à succès – est passé par là.

L’auteur montre, en publiant un document qu’il prétend authentique, la triste réalité de la vie d’une jeune domestique, employée tour à tour dans plusieurs maisons « respectables ». D’une plume acérée, il égratigne ce monde aristocrate ou bourgeois aux moeurs vils. Tel maître de maison fétichiste des bottines qu’il fait chausser à sa femme de chambre ; telle grande dame ordonnant à la malheureuse de coucher avec son fils ; telle autre à la beauté sur le déclin qui s’offre des gigolos … 

Le livre finit par provoquer la nausée : écoeurement de voir ce monde de faux-semblants, cette hypocrisie sociale qui cache une sphère privée sans morale, écrasant les faibles. Le style est pourtant vif, alerte et ne manque pas d’humour.

eva-gonzales-la-toilette.1213044252.jpg E. Gonzales: « La Toilette »

Notre héroïne Célestine, bien qu’attachante, est loin de réunir toutes les vertus. Elle aime aussi le vice et les plaisirs, se délecte des fruits défendus qui passent à sa portée et finit par se mettre en ménage avec un homme peu recommandable mais malin. Ils ouvrent un café à Cherbourg. Les dernières pages du roman nous décrivent Célestine devenue… patronne et houspillant son personnel. La boucle est bouclée.

Quelques familles aux idées généreuses et avancées, commencent à fixer des règles spontanées de bonne conduite avec « leurs gens ». Cela reste cependant trop rare. Elles sont nombreuses ces pauvres paysannes qui partent, pour trouver à se nourrir, loin de leurs parents. Ignorantes aussi bien du français correct que des chausse-trappes de la ville, elles rejoignent des « maisons » qui vont les transformer en esclaves des temps modernes.

Il n’est pas encore né le Spartacus qui rendra sa liberté à ce million d’hommes et femmes, domestiques sans droits, ignorés des syndicats d’ouvriers et méprisés des bourgeois. Pauvres servant les riches, on va jusqu’à les débaptiser pour mieux les  soumettre à ceux qui ont un nom.

Le livre de Mirbeau leur donne enfin un peu d’orgueil. Le journal de Célestine nous fait partager le point de vue de ceux qui, d’habitude, se taisent.

Un peu honteux, j’ai donné sa journée à ma bonne… et, surtout, j’ai rangé soigneusement ce livre hors de sa portée. Je vais augmenter ses gages et je voudrais qu’elle croie que c’est spontané.

25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

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Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

1er mai 1908 : Le clin d’oeil de la dame en rouge

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Affiche de Jules Chéret

Etre plus vite en été, passer prestement de la fête du muguet du 1er mai à celle des fleurs d’une chaude journée d’août.

Se transporter par l’imagination d’une tradition – offrir un brin à clochettes – qui remonte à la Renaissance (le roi Charles IX en 1561 décida d’offrir chaque année aux dames de sa cour un peu de muguet) à une vraie fête populaire, reflet plus fidèle de notre belle époque.

Quitter les défilés syndicaux du 1er mai en faveur de la généralisation de la journée de huit heures, manifestations qui s’annoncent une fois de plus tendues (le Préfet Lépine redoute d’éventuels débordements à Paris) … pour une fête provinciale sans complexe et sans souci.

Rejoindre cette jolie jeune femme pimpante dans sa robe rouge vif, se laisser enivrer par les effluves des fleurs qu’elle distribue à des messieurs tombés sous son charme, reprendre encore un verre de vin de pays, chanter, danser, oublier les nuages.

Ne garder que la mémoire des plaisirs.

Une affiche de Jules Chéret fait revivre indéfiniment ce moment de joie d’un 10 août d’il y a bientôt vingt ans. Encadrée comme objet d’art en face de la table de travail, le regard se perd dans ce calendrier bizarre à date unique, dans cette année arrêtée au moment où les rires font pénétrer au plus profond de notre coeur quelques pincées de bonheur.

Mais l’heure tourne, les pétales des fleurs s’envolent, la calèche garée plus bas et oubliée un moment, reconduit des participants tous un peu soûls. Le sourire de la dame en rouge se fige.

La sonnerie du téléphone retentit. J’assure aujourd’hui la permanence du commandement au ministère de l’Intérieur. Le commissaire de police en ligne me transmet – « au nom du préfet, précise-t-il, solennel  » –  les premiers comptages de manifestants. Il me précise que M. Lépine rappellera dans une heure pour m’indiquer si les cortèges semblent ou non défiler dans le calme.

En attendant, fonctionnaire indispensable, garant de la sécurité de la République, unique représentant, ce jour, du Président du Conseil … mais désoeuvré dans un grand ministère vide, je guette, sans trop d’espoir, un clin d’oeil d’encouragement de la jeune femme pimpante en robe rouge.

22 avril 1908 : Evelyn Nesbit, amour, gloire, beauté et meurtre

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L’actrice Evelyn Nesbit

Se damner pour une belle actrice ou, simplement, collectionner des photos d’elle à l’infini ?

Le damné, c’est le mari d’Evelyn Nesbit, l’héritier milliardaire d’une société de chemins de fer : Harry  K. Thaw. Il est actuellement jugé pour avoir assassiné, en pleine comédie musicale au Madison Square Garden, l’ex-amant de sa femme, l’architecte Stanford White.

Le collectionneur, c’est mon ami Jacques, attaché d’ambassade à Washington pendant cinq ans, qui trouve décidément qu’Evelyn Nesbit est l’une des plus grandes beautés de notre époque.

Des photos de l’actrice, il en a des dizaines : dans son portefeuille, chez lui ou encadrées dans son bureau. Toujours cette peau laiteuse, ce regard noir coquin légèrement de biais, ce léger sourire de celle qui sait qu’elle plaît.

Evelyn Nesbit a le port de tête de celles qui veulent prendre une revanche sur la vie, sur une jeunesse où la misère n’était pas loin, son père avocat n’ayant laissé à sa mort que de lourdes dettes à sa famille.

A seize ans, elle quitte sa Pennsylvanie natale et s’installe avec sa mère dans un appartement exigu de New York.

Le ventre vide mais la tête déjà pleine de rêves de gloire, elle ose frapper aux portes des artistes connus : sa plastique parfaite en fait rapidement un modèle pour les photographes ou sculpteurs en vue.

Elle devient une des « Gibson girls », autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson mettant en scène la belle femme américaine libérée, élégante, volontiers dominatrice vis à vis des mâles anglo-saxons empêtrés dans leurs principes d’un autre âge. 

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La femme américaine, la « Gibson girl »

Evelyn Nesbit séduit alternativement des hommes qui la portent chacun un peu plus haut.

Pendant un temps, le jeune premier John Barrymorre et l’architecte de renom Stanford White se disputent sa compagnie et ses charmes.

Le cinquantenaire Stanford White, obsédé par les jeunes femmes et friand de jeux sexuels complexes dans son fastueux appartement où alternent le velours rouge et d’immenses glaces, donne à la petite Nesbit des leçons très polissonnes.

John Barrymorre, plus jeune et plus naïf, lui donne pour sa part -plus classiquement – deux beaux enfants.

Tout aurait pu continuer ainsi encore longtemps dans ce New York brillant des mille feux des revues musicales, des plaisirs mondains et frivoles d’une bourgeoisie pleine aux as.

Il était cependant écrit qu’Evelyn Nesbit devrait aussi croiser le malheur.

Celui-ci lui apparaît – masqué – sous les traits d’un riche héritier de l’empire du rail Harry Thaw. Beau gosse, ce dernier ne sait que faire de son argent, manie un humour désespéré, jette un regard plein de morgue sur ses multiples serviteurs… il séduit Evelyn qui souhaite « un beau mariage ».

Thaw se révèle jaloux, possessif, violent. Surtout, il n’arrive pas à se détacher mentalement de la longue et complexe relation qu’a eu sa femme avec Stanford White. L’envie de meurtre du rival monte en lui de façon inexorable jusqu’à ce fameux soir de 1906 où il décharge à bout portant son revolver sur la face du malheureux architecte.

L’Amérique se passionne pour le procès de Thaw. Qu’a-t-il crié au moment où il appuyait sur la détente de son arme ? « Tu as ruiné ma vie !  » ou « Tu as ruiné ma femme ! » Le public ébahi du Madison Square Garden n’a pu distinguer nettement les mots « wife » et « life » au moment où retentissaient les détonations. On lui pardonne … même si on aimerait bien savoir, après tout.

La presse d’Outre-atlantique se délecte aussi des pressions qui sont exercées par la riche famille  de Thaw sur la jeune Evelyn pour qu’elle témoigne contre White. Beaucoup de dollars lui sont promis si elle décrit, par le menu, les soirées perverses passées avec l’architecte renommé. Thaw pourra ainsi plaider le meurtre passionnel, destiné à venger l’honneur de sa « candide » épouse.

Et mon ami Jacques me raconte tout cela avec fougue, désireux de me montrer toutes les facettes d’une Amérique qui n’a plus besoin de l’Europe pour s’inventer des histoires tragi-comiques, des drames mêlant beauté, passions malsaines, argent et meurtre. Là-bas comme ici, des foules innombrables oublient leur morne quotidien et se laissent capter par des regards de femmes célèbres et déjà perdues comme celui de la belle Evelyn Nesbit.

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Evelyn Nesbit déchaîne les passions … jusqu’au meurtre

18 avril 1908 : Accoucher dans la douleur …et dans la peur

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La maternité de l’hôpital Saint-Louis est l’une des premières à se mettre aux normes d’hygiène et d’antisepsie permettant de faire reculer la fièvre puerpérale 

Naissance et mort. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les deux étaient intimement liées. Les mères mouraient en couche, le nouveau-né peinait à survivre.

Après la Révolution, des établissements ou plutôt une partie des hospices a été réservée aux accouchements. La Maternité a vu le jour.

Les statistiques du XIXème siècle apparaissent effroyables. Par exemple, au mois de juin 1857, sur trente-cinq femmes accouchées à la Maternité, trente et une meurent de fièvre puerpérale.

Entre 1800 et 1815, sur 25 000 accouchées, seules 3 000 environ n’abandonnent pas leur enfant à la naissance !

Les gouvernements successifs se sont émus de cet état des choses et ont demandé une analyse de la situation.

Le verdict a été sans appel. Les conditions d’hygiène à la Maternité étaient déplorables. Les outils chirurgicaux n’étaient pas traités avec de bonnes méthodes antiseptiques. Les femmes étaient placées dans des salles communes mal aérées, mal nettoyées, dans des conditions de promiscuité douteuse. Le personnel n’était souvent pas bien formé et ignorait tout des règles d’hygiène empêchant les contagions.

Statistiques à l’appui, la conclusion implicite était qu’il valait mieux accoucher dans la rue qu’à la Maternité !

Heureusement, en 1908, la situation semble s’améliorer progressivement, au moins à Paris.

A l’hôpital Cochin, un test de nouvelle maternité, associant l’isolement des patientes avec des méthodes de désinfection rigoureuse, a donné de bons résultats. Ce service ne compte plus qu’un décès pour deux cents accouchées.

Clemenceau déplore que seule une cinquantaine d’établissements en France mette en oeuvre ces méthodes.

Nous serions tentés d’imposer des règlements plus sévères – et donc plus coûteux – pour les maternités. Mais nos moyens d’action restent limités. Les municipalités qui financent une bonne part du fonctionnement des établissements, ne sont pas prêtes à se voir imposer de nouvelles dépenses sans aide de la part de l’Etat. Or, l’Etat, sur ce sujet comme sur d’autres, n’a aucun moyen supplémentaire à dégager.

En ce début de siècle, « accoucher » reste et restera, faute de moyens, souvent dangereux.

11 avril 1908 : La belle époque des harems

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Chassériau, « Intérieur de Harem »

Exotisme, Orient lointain, lieu mystérieux invitant aux fantasmes. Le harem !

Aucun occidental n’a réellement franchi les portes d’un véritable harem. Mais que d’imagination sur cet endroit qui peut renvoyer à un désir inavoué ! La femme parée, belle et soumise au désir du mâle mais aussi la discrète sensualité entre belles, l’attirance des recluses entre elles.

La blancheur de la peau de l’esclave élue d’une nuit, le hâle des servantes la mettant en valeur dans une pénombre silencieuse où le temps s’arrête.

Le progrès, les nouvelles machines sont loin, tenues à l’écart. Seule reste la beauté des corps, prêts à s’unir sans honte, sans pudeur. Le choix d’une union sans explications, un plaisir à prendre sans mots pour le mériter.

Une respiration dans une morale bourgeoise chaque jour plus prégnante. La nostalgie d’un monde, d’une civilisation raffinée disparue pour une société de plus en plus complexe. Un refus de la technique et de l’industrie qui, dans l’usine ou la mine, cessent de servir l’humanité pour l’asservir.

Dans ce Levant imaginaire, le rapport entre les sexes reste inégal, injuste mais simple à comprendre pour des hommes qu’inquiètent la montée – légitime – des revendications actuelles des femmes.

Le tableau de Chassériau date d’une cinquantaine d’années déjà et rencontre un public toujours plus large. Le peintre avait vu juste dans la mentalité d’une époque dont le regard porte au loin sans que personne ne comprenne bien où ses pas le mènent.

Une société avide de progrès, qui en craint pourtant déjà les débordements prévisibles.

Vous aussi, venez un soir, une nuit, dans vos rêves, vous réfugier dans un passé simple, un Orient mythique au parfum capiteux où l’intelligence n’a pas encore mis fin à l’empire des sens.

29 mars 1908 : Ma nièce, nouvelle petite amie de Natalie Clifford Barney ?

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Natalie Clifford Barney

Ma nièce est toujours chez nous. Elle s’interroge sur son avenir. Elle refuse un beau parti proposé par sa famille et s’oppose en bloc à tout mariage arrangé, à tout destin tracé par d’autres qu’elle.

Elle joue merveilleusement du piano, elle chante juste et fort bien et commence à fréquenter des troupes de théâtre parisiennes. C’est une rebelle et une artiste.

Jusque-là, rien que d’assez « classique » pour une jeune femme de vingt ans.

Hier, elle m’a en revanche surpris quand elle m’a annoncé avec qui elle avait passé sa soirée : Natalie Clifford Barney !

Ma nièce est bien faite de sa personne, elle peut légitimement attirer Mme Clifford Barney, cette femme de lettre américaine, installée à Paris et qui préfère, dans l’intimité, les compagnies féminines.

Je ne sais trop quoi penser de cette fréquentation pour un membre de ma famille.

Mélange improbable des milieux : notre famille, ce sont essentiellement des fonctionnaires peu argentés, directement issus de la méritocratie républicaine. Mme Barney représente, elle, la haute société, internationale de surcroît. Fille de milliardaire américain – M. Barney possédait une grande partie des chemins de fer des Etats Unis – Natalie Clifford Barney n’a pas besoin de travailler pour vivre dans le luxe.

Mélange improbable des convictions et des valeurs : mes fonctions au ministère de l’Intérieur m’en font voir « de toutes les couleurs » sur notre société de début du siècle. Pour autant, ce que j’observe ne touche jamais ma famille ou mes proches … qui mènent une vie très rangée.

Si j’avais pu deviner que ma nièce deviendrait une petite amie de Natalie Clifford Barney !

Il va falloir que je rende compte de cette relation – surprenante – au directeur de cabinet …avant qu’il ne l’apprenne par les rapports de police.

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