8 avril 1926 : Notre ambassadeur à Berlin se lâche de façon inattendue

Je m’étais promis de passer voir l’ambassadeur de France à Berlin, Pierre de Margerie. Pour l’entrée de l’Allemagne à la SDN, ce diplomate aussi distingué qu’immense travailleur avait donné de sa personne. Il connaissait parfaitement nos interlocuteurs d’Outre-Rhin et avait leur confiance. Son passé de directeur au Quai d’Orsay le rendait aussi indispensable dans cette partie d’échecs complexe engageant plusieurs acteurs ombrageux aux intérêts divergents.

Lors de notre promenade dans le magnifique Tiergarten baigné de la lumière du printemps, je retrouve sa patience, sa ténacité et sa retenue légendaire.

Il n’apparaît pas déçu, ne semble pas mettre d’affect dans ce dossier pourtant clef de sa carrière. J’admire son calme, sa voix posée et son visage impassible, ponctué de petits hochements de tête, de discrètes salutations, lorsque nous croisons une personnalité berlinoise qui l’identifie, en lui lançant un respectueux « Monsieur l’ambassadeur », en français.

Nous quittons le parc et nous rejoignons l’exubérance du Ku’damm puis de la Potsdamer Platz. Quelques artistes bizarrement vêtus (des invertis sans doute) nous doublent bruyamment dans de grands rires comme pour éloigner les soucis de l’époque. Margerie reste de marbre et continue son exposé des positions complexes des uns et des autres au sein de la SDN.

En passant devant le grand magasin KaDeWe et ses néons multicolores, la pâleur de ses traits me frappe. Margerie travaille trop. Il ne se ménage pas et prend tout sur lui. A un moment, il s’appuie sur mon bras, le souffle court, comme s’il était épuisé.

Après une pause, je l’invite à se ménager davantage dorénavant. Avec un sourire, je lui indique que « c’est un ordre du Quai ».

Avec beaucoup de précaution afin de ne pas le froisser, je lui propose de me rejoindre, dès qu’il le pourra, pour se reposer quelques jours, à Paris. Je lui glisse : « On pourra aller voir une pièce de votre beau-frère Edmond Rostand »

À ce moment-là, sa vigueur revient brusquement et il se dresse de toute sa hauteur pour me lâcher, en pleine face, des propos que je n’avais vraiment pas imaginé : « Mais mon cher, l’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! Vous entendez ? Ras le bol de Chantecler y compris dans son édition de luxe chez Charpentier et Fasquelle ! Mon beau frère est mort et enterré depuis bientôt huit ans ! Je ne vais donc pas faire semblant ! Paix à son âme. Si je dois sortir à Paris, vu la faiblesse que vous semblez détecter chez moi, eh bien, mon ami, je prendrai des places pour Knock, de Jules Romains. Il paraît – Margerie a retrouvé un petit sourire malicieux – que « tout être bien portant est un malade qui s’ignore », n’est-ce pas ? »

Le Tiergarten à Berlin dans les années 20

Pierre de Margerie, ambassadeur de France à Berlin en 1926
Pierre de Margerie est marié à la sœur d’Edmond Rostand, Jeanne Rostand
« L’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! »

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