18 janvier 1911 : On a failli assassiner Briand

Tout a failli s’arrêter. Je croyais faire un métier sans grand risque. Porter les dossiers du Président du Conseil, l’accompagner à la Chambre comme « commissaire du gouvernement » : a priori, on ne pense pas risquer sa peau dans ce type d’activité.

Eh bien si. Hier, vers trois heures de l’après-midi, deux coups de feu sont partis des tribunes du public et visaient Aristide Briand. Un déséquilibré venait de vider son revolver en direction des ministres. Les balles m’ont frôlé et ont évité mon patron. L’une d’entre elle a touché la jambe de mon voisin, le directeur de l’Assistance publique, Léon Mirman. Ce dernier a été rapidement emporté par les médecins pour être soigné. Les huissiers et la police ont arrêté le fou furieux qui a levé son arme sur nous, sans succès, un certain Auguste Gizolm.

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Aristide Briand reste très calme, presque détaché…

Je n’ai pas eu peur sur l’instant. Le premier coup de feu nous a laissés incrédules. Un bruit est même sorti des gradins : « c’est un pétard ». La seconde détonation accompagnée d’une flamme a levé instantanément le doute et nous a conduit à nous protéger en nous baissant sous les bancs.

Aristide Briand est resté parfaitement calme, debout, droit, presque détaché. Après le drame, il demandait s’il n’y avait pas d’autres blessés, sur un ton de conversation de salon.

Quand je suis rentré chez moi, ma femme, prévenue par ma secrétaire, s’est jetée dans mes bras. Nous sommes restés, l’un serré contre l’autre, sans rien dire. Il m’a semblé qu’elle avait pleuré, avant mon arrivée.

J’ai bien dormi cette nuit mais je ne peux m’empêcher, sans arrêt, de repenser à ces quelques secondes terribles, gravées à jamais dans ma mémoire, où tout aurait pu prendre fin. Paradoxalement, c’est maintenant que j’ai peur, que tout cela m’obsède et me fait mal. Et au travail, je ne peux pas en parler. Briand, lui, sifflote du matin au soir, comme si de rien n’était.