8 novembre 1909 : W comme Wells

Mais comment « L’homme invisible » peut-il arriver jusqu’à nous ? A quelle « Guerre des Mondes » a-t-il échappé ? Quelle « Machine à explorer le temps » doit-on utiliser pour le rejoindre ? Des ouvrages fameux, des succès de librairie, H.G. Wells s’affirme depuis dix ans comme le maître du roman d’anticipation … au même titre que Jules Verne ?

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H.G. Wells à la porte de chez lui, à Sandgate en Angleterre. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

«  Non, je ne suis pas le Jules Verne anglais ! » ne cesse de s’exclamer Wells qui se trouve d’autres pères comme les philosophes antiques Apulée ou Lucien de Samosate ou mère comme Mary Shelley.

Il ajoute : «J’ai une idée de nouvelle par jour, je transporte mes lecteurs par l’imagination sans rechercher forcément à décrire le monde de demain. »

On préfère effectivement que tout ce qu’évoque Wells ne quitte pas ses compte-rendus d’entretiens dans la presse ou ses passionnants romans : il serait terrible qu’un jour on utilise des méthodes comme les combats entre centaines d’aéroplanes voire même une bombe à lente décomposition radioactive dont nous peinons à imaginer le mécanisme réel mais que Marie Curie pourrait sans doute vous décrire mieux que moi.

Jules Verne se révéle plus gai : il n’imaginerait pas d’homme invisible en paria de l’humanité ou l’invasion de la Terre par des extra-terrestres maléfiques.

Wells s’affirmerait comme l’écrivain d’un XXème siècle qui commence dans la peur de la guerre , Verne clôturait un XIXème siècle confiant dans les progrès de l’humanité ? Wells le pessimiste contre Verne l’optimiste ? Trop simple. Wells a écrit contre l’Angleterre victorienne et s’engage dans les combats socialistes. Il lutte pour le progrès social et ses romans délivrent un message propre à mobiliser les consciences. Verne se situe sur une ligne plus proprement littéraire et semble s’accommoder de la société de son temps. Wells le progressiste contre Verne le conservateur alors ? Trop facile sans doute. Et puis qu’importe !

Laissons-nous prendre par ces aventures écrites par un spécialiste de biologie rendant très vraisemblables des phénomènes inconnus. Partageons les idéaux politiques de cet ancien pauvre qui a longtemps côtoyé la misère, l’injustice et l’exploitation.

Nous avons notre avenir entre nos mains ; 1909 est à la croisée des chemins et laisse notre Wells songeur après avoir lâché dans un soupir : « l’histoire de l’humanité est de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe. »

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A la fin novembre, dans toutes les bonnes librairies : « Il y a 100 ans. 1910 »

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http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

5 novembre 1909 : Proust joue une musique qui n’existe pas

  Les notes s’enchaînent comme dans un rêve. L’imagination suit les mains du pianiste et chaque phrase musicale donne naissance à une nouvelle sensation. Impression qui se percute avec une analyse des éléments de la mélodie, complexe, qui ne dévoile ses charmes, un à un, qu’au cours d’un effeuillage infini. Ah, cette sonate de Saint-Saëns ! Après l’avoir découverte dans les cahiers que Marcel Proust me demande de relire, j’ai tenté de la retrouver dans toute la discographie disponible, j’ai épluché les programmes des concerts récents, interrogé des amis. Recherche infructueuse, résultats frustrants. Quelques connaissances me citent la sonate n°1 pour violon et piano qui aurait pu inspirer mon ami écrivain mais rien n’est moins sûr. 

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Je retrouve ce dernier pour une partie de dominos dans un bouillon parisien. Ma question, directe, est à la hauteur de mon impatience :

«  Cette fameuse sonate que vous citez, cette petite phrase musicale qui symbolise l’amour entre Swann et Odette, où puis-je la retrouver ? Vous parlez de Saint-Saëns ? « 

Marcel réfléchit un instant et me glisse :

«  Cela pourrait être aussi des quatuors de Beethoven, une Ballade de Fauré… une architecture musicale que vous croyez connaître, elle vous emmène à chaque audition dans une direction nouvelle qui vous envoûte un peu plus chaque fois. Dans le trouble de votre esprit, vous ne savez ce qui provient de la remontée de souvenirs, d’un travail de mémoire car vous constatez que la musique elle-même vient ajouter des sensations jusque-là inconnues, nouvelles et émouvantes.

Je n’aurais pas dû citer dans mon texte le nom de Saint-Saëns. Trop facile, pauvre ou inexact. J’écris en fait sur une musique qui n’existe que dans mon roman, des notes que seuls mes lecteurs peuvent entendre s’ils se laissent emporter par mon texte. On rêve tous d’une musique merveilleuse et jamais entendue, d’un choc musical et esthétique qui fait presque basculer notre vie dans un avant et un après. C’est cette émotion que je souhaite faire partager, que je voulais décrire tout en préservant son côté insaisissable.« 

Je propose à mon ami de barrer le mot « Saint-Saëns » pour un autre nom de compositeur, imaginaire, qui laissera le lecteur sur sa faim et signifiera tout de suite que nous avons quitté le monde réel pour celui de la littérature. Swann, le héros, évolue dans un monde parallèle au nôtre, suffisamment proche pour que l’on puisse s’identifier à lui mais qui s’éloigne à chaque fois que l’on cesse de faire confiance à l’auteur pour tenter de trouver, dans la vie réelle, les vrais lieux, personnages ou références. Proust évoque un musique fruit d’une partition invisible, composée par un fantôme, mélange complexe de multiples compositeurs qui additionnent leur génie, pour former un être surnaturel capable de nous entraîner au-delà de toutes les sensations déjà connues. La magie de l’écriture de Proust dépasse tout ce que les doigts agiles d’un pianiste peuvent procurer, le texte raturé d’un cahier procure un plaisir, une joie, qu’aucune partition n’avait su créer chez nous.

Concentré sur ses dominos, depuis quelques instants, Proust m’attend :

«  C’est à vous de jouer… » me dit-il.

Le soir, rentré chez-moi, je reprends ma lecture des cahiers, en repensant à ces quelques mots qui m’invitent à un rôle actif, seul capable de faire vivre pleinement le futur roman de mon ami : « c’est à vous de jouer. »

3 novembre 1909 : V comme Vienne

 Il se lève à quatre heures du matin pour diriger son pays. L’empereur François-Joseph ne peut être accusé de fainéantise dans la lourde tâche qui lui incombe de tenir les rênes de l’immense Autriche-Hongrie. Les Allemands, Hongrois, Tchèques, les Ruthènes, les Polonais, les Slovaques, les Roumains… pour ne citer que ces quelques peuples de l’Empire, attendent de Vienne, la capitale, une administration éclairée qu’elle peine à donner.

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Vienne est la capitale d’un immense Empire aux peuples multiples…

Développement économique très inégal d’un bout à l’autre du territoire, multiplicité des langues et des cultures, montée en puissance de Budapest, rivale de Vienne et bénéficiaire du compromis de 1867 qui crée un royaume de Hongrie, deuxième tête de l’Empire : François-Joseph a fort à faire pour maintenir l’unité d’un pays que d’aucuns commencent à considérer comme l’homme malade de l’Europe.

Dans le tourbillon des valses viennoises, l’Autriche ne cesse de songer à sa grandeur passée et révolue. L’humiliante défaire de Sadowa en 1866 contre la Prusse a ruiné sa réputation militaire et a assujetti sa diplomatie à celle de l’Allemagne unifiée en 1871.

Vienne croit-elle encore en elle-même ? Pas sûr. En 1909, elle est traversée de courants pro-allemands qui voient l’avenir dans une intégration au Reich de Guillaume II ou de mouvements xénophobes et racistes dont les tristes représentants sont Karl Lueger ou Georg Ritter von Schönerer. Tout ceci gâche l’essor indéniable de la démocratie et du suffrage universel qui s’imposent peu à peu dans cette monarchie plutôt respectueuse de l’état de droit.

Nation minée de l’intérieur, affaiblie par rapport aux grandes puissances, Vienne tente de redresser la tête. Son armée se réorganise et elle montre ses muscles retrouvés dans la récente épreuve de force diplomatique qui l’a conduit à intégrer, sans autre forme de procès, la Bosnie-Herzégovine à son Empire, au grand dam des Russes et des Serbes.

Vienne, patrie des peintres en sécession par rapport à l’art officiel, refuge d’un docteur comme Freud qui recherche des remèdes originaux aux maux de l’âme, terre de souffrance d’ un musicien rejeté comme Mahler ; Vienne, ville des juifs et des antisémites, des démocrates et des extrémistes nationalistes, Vienne est la ville des contrastes. Elle résume bien l’avenir possible de l’Europe. Un avenir d’équilibriste. Une marche assurée dans la bonne direction conduiront à l’exploit ; un faux pas d’un dirigeant et ce pourrait être l’abîme.

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L’intérieur de la grande gare de Vienne. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

29 octobre 1909 : Bon anniversaire Nathalie !

Ma femme réalise un rêve pour son anniversaire : acquérir la robe d’un jeune couturier créatif dont la réputation ne fait que croître. Nous sommes allés dans l’hôtel particulier de Paul Poiret, rue Pasquier. Nous avons volontairement oublié que nous n’étions pas grands bourgeois, qu’aucune rente confortable ne nous permettait de sortir de ce lieu sans dommage financier. Seuls le désir de plaire pour l’une et l’envie de faire plaisir pour l’autre, nous ont permis de franchir la porte de cet endroit qui nous était resté longtemps interdit.

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Paul Poiret, un grand couturier en pleine ascension

Poiret sait nous éblouir : vive les tailles hautes et les lignes droites qui s’épurent, fin des corsets, le corps de la femme qui retrouve sa liberté ! La tournure qui sert à rembourrer les hanches disparaît sans être remplacée par un autre artifice pénible à porter.

Pendant l’essayage, je discute avec le couturier. Il regrette presque que nous n’ayons pas attendu un an pour le rejoindre :

« Je suis sûr que l’avenir se trouve dans l’exotisme russe. L’arrivée des ballets de Diaghilev en France : voilà ma source d’inspiration actuelle ! Il faudra revenir me voir dès l’an prochain ! «

Nathalie est heureuse. Elle choisit cette robe du soir. Le bleu met en valeur ses cheveux et ses yeux. Elle tourne, se regarde dans la glace, sourit de découvrir dans le miroir mon regard admiratif.

poiret.1256796948.jpg Robe création Paul Poiret

Notre achat terminé, nous sortons finalement par le 107 rue du faubourg Saint-Honoré, après avoir traversé le jardin intérieur où Paul Poiret compte donner des fêtes somptueuses dès que les beaux jours arriveront.

Ma femme glisse sa main dans la mienne. J’oublie, à cet instant, toute préoccupation qui pourrait me distraire de ce moment de bonheur. Indifférents aux nombreux passants de ce trottoir très fréquenté, nous nous arrêtons pour échanger, complices, ce même long baiser qui a marqué le jour de notre rencontre…

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28 octobre 1909 : Pour ou contre la proportionnelle

 « Notre parlement est devenu la collection des intérêts particuliers. On ne dirige plus la République avec une certaine hauteur de vue, on l’influence avec la vision de son cru. » Mon patron Aristide Briand est visiblement fier de sa formule et cherche parmi ses conseillers des regards d’admiration.

Nous sommes en plein débat parlementaire sur l’introduction du scrutin proportionnel aux élections législatives. Briand est « pour » mais pense que le moment est mal venu pour changer les règles du jeu, à quelques mois des élections. Je suis un des rares à lui tenir tête et à l’inviter à changer d’avis sur la question.

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Aristide Briand lors d’un discours à la Chambre des députés

Il est certain que chaque député, élu au scrutin uninominal, se sent très attaché à sa circonscription et défend donc, ici des vignerons, là des patrons du textiles et ailleurs des inscrits maritimes.

L’intérêt général n’est plus représenté que par un gouvernement faible, susceptible d’être renversé à tout moment par une majorité capricieuse qui collectionne les mécontents sans proposer d’alternative au programme de l’exécutif.

La proportionnelle conduirait à élire les députés sur des listes, arrêtées au niveau national et le lien direct entre une catégorie d’électeurs et chaque parlementaire serait rompu. Les élus retrouveraient une liberté et une indépendance d’esprit propice à une vision favorisant le long terme et les choix d’avenir.

« Mais pourquoi êtes-vous contre ce scrutin, Olivier ? »

Briand provoque le débat au sein du cabinet pour s’entraîner dans ses futures joutes à la Chambre sur cette même question.

Je réponds en expliquant :

«  Si l’intérêt général est si mal défendu à la Chambre, cela vient de la faiblesse du gouvernement et non de la force des députés. Il faudrait redonner de la vigueur à l’exécutif et ainsi, il pourrait parfaitement résister aux poussées de fièvre de ceux qui pensent seulement à leur circonscription. Chaque Français est attaché à son représentant au Palais Bourbon, il veut que son député parle en son nom. Il ne supporterait pas d’avoir à voter pour des listes d’inconnus ou de célébrités lointaines désignés par les partis uniquement. »

Briand réfléchit à mes propos et lâche :

« Vous parlez comme l’opposition de droite… ou comme Clemenceau. Je ne partage pas votre vision mais dans les prochains jours, le moment n’est pas venu pour changer le mode de scrutin. Les radicaux ne me le pardonneraient pas et on m’accuserait de faire un attentat contre la République. Je vais donc m’opposer à l’introduction de la proportionnelle proposée par le rapport du député Alexandre Varenne. »

Je ne m’empêcher de continuer à lui répondre :

« Mais, monsieur le Président, pourquoi ne mettez-vous pas en rapport ce que vous pensez vraiment et vos propositions de vote à la Chambre ? Vous vous opposez à un mode de scrutin alors qu’il correspond à vos attentes profondes ! »

Briand commence à être visiblement agacé par mon impertinence et m’interrompt brusquement :

« Tout cela n’est pas mûr, voilà tout. Le pays n’est pas prêt pour cette réforme. »

Briand écarte les bras sans que je puisse distinguer s’il mesure ainsi l’étendue de son impuissance ou celle de sa lassitude.

25 octobre 1909 : U comme Universités populaires

 « On réclamait du pain, vous nous avez donné de la brioche ! » C’est ainsi qu’un ami syndicaliste et ouvrier commentait, de façon malicieuse, les universités populaires à un professeur ne comprenant pas que son cours sur « La poésie au XVIème siècle » n’intéressait guère les collègues de l’usine.

Idée généreuse, vrai malentendu.

Les universités populaires créées vers 1898, à la fin de l’Affaire Dreyfus, devaient permettre au peuple d’accéder à la culture, de quitter les idées trop simples qui pouvaient conduire, notamment, au racisme et à l’antisémitisme. Au-delà de ce premier objectif, il s’agissait d’élever une génération qui n’avait pas profité de l’école de Jules Ferry vers un savoir nécessaire à toute ascension sociale.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le directeur gérant du journal « Le Temps ».

Des travailleurs libres intellectuellement, sachant lire la presse avec recul, appréhendant le monde dans toute sa complexité et s’affirmant comme citoyens avertis et électeurs républicains. Rêve d’intellectuels parisiens, d’universitaires privilégiés, ignorant tout du monde des mines et des fabriques ! La salive du lettré contre la sueur du paysan, chemise blanche et fine se détachant sans se mélanger dans une monde de blouses bleues et grises. Chapeau melon résonnant solitairement au milieu de casquettes vissées de travers sur des têtes aux regards perplexes face aux « savantasses » et autres « balivernes de bourgeois ».

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Le regard perplexe des ouvriers écoutant les brillants intervenants des universités populaires…

Des cours soigneusement préparés d’un côté, le tutoiement familier de l’autre ; la récitation d’un beau texte incapable de capter l’attention de manœuvres ivres de fatigues rêvant de dépenser leur dernières forces dans une fête où l’on chante, rit et danse.

Le mariage improbable des mots « universités » et « populaires » a donné naissance à de nombreux enfants : « L’Émancipation » du XVème arrondissement, « Solidarité Ouvrière du XIXème », « L’Enseignement pour tous » de Besançon ou « La Coopération des Idées » de Rouen… des centaines d’initiatives avec des pères prestigieux comme Anatole France, Émile Duclaux, ou Lucien Febvre coordonnés par un idéaliste infatigable en la personne de Georges Deherme.

On parle, on débat et on se dispute aussi. Faut-il former des bons républicains ou recruter des socialistes ? Vise-t-on une République apaisée ou prépare-t-on le « Grand Soir » ? Évolution intellectuelle du peuple ou pensées pour une Révolution prolétaire ?

Le résultat de ces débats, de ces antagonismes de classes sociales peu habituées à se côtoyer, n’est pas fameux. Il ne reste plus qu’une grosse trentaine d’universités populaires, souvent en province et fréquemment en déclin. La belle idée a fait son temps.

Les universitaires sont retournés à leurs chères études, les ouvriers attendent la sonnerie d’usine de fin de journée pour aller trinquer dans des tripos enfumés mais chauds. Chacun a repris sa place comprenant que faire la classe ne suffit pas à défaire les classes.

 

22 octobre 1909 : T comme Triple Entente

 La France a mis fin à son isolement, solidement, durablement. Elle avait été mise à genoux pour la puissante Prusse lors de la guerre en 1871 et était sortie de ce conflit diminuée d’un point de vue territorial et coupée du reste de l’Europe (la toute jeune et fragile République face aux vieilles et orgueilleuses monarchies européennes).

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La Triple Entente entre la Russie, la France et l’Angleterre…vue par les Russes. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Triple Entente. Mot magique qui protège la France contre tout mauvais sort ? Succès diplomatique indéniable. Le 17 août 1892, notre pays signe un premier accord militaire secret avec la Russie du tsar qui aboutit à une alliance plus complète en fin d’année suivante. Le 8 avril 1904, notre ennemi héréditaire anglais devient notre ami et nous l’embrassons pendant les longues fêtes liées à l’Entente cordiale.

Parallèlement, la Russie et le Royaume-Uni signent un traité le 31 août 1907 aboutissant à délimiter leur influence respective en Perse et en Afghanistan.

Par ce dernier document naît donc une Triple Entente qui ne demande qu’à se renforcer.

Deux pays avec une armée puissante et une démographie dynamique épaulent dorénavant notre République et nous aident à faire face à la puissante Allemagne, elle-même engagée dans une triple Alliance avec l’Autriche et l’Italie.

Blocs contre blocs.

Avantage : les petites humiliations presque quotidiennes que devaient subir la France de la part de l’Allemagne de Bismarck dans les années 1880, ont disparu. Notre pays, nos frontières et nos marges de manœuvre diplomatiques sont maintenant respectées par un Kaiser qui se méfie, de surcroît, d’une Entente qui l’oblige à séparer ses forces entre l’est russe et l’ouest français.

Inconvénient : la course aux armements prend de l’ampleur. Les dépenses en faveur de la marine et de l’équipement des troupes terrestres n’ont jamais été aussi importantes dans les grands pays d’Europe. On astique canons et fusils, on augmente le nombre de régiments mobilisables en préparant des plans d’invasion ou de défense.

Qui veut la paix prépare la guerre ? Espérons que tous les Européens continueront encore longtemps à préférer la paix à la guerre et à faire mentir Léon Daudet qui considère que sur la longue durée, « les seules ententes internationales possibles, sont des ententes gastronomiques ».

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20 octobre 1909 : S comme Socialisme

Notre socialisme collectionne les occasions manquées.

Son unité ? Elle est imparfaite. Le congrès de 1905 qui a eu lieu à la salle du Globe à Paris à la demande de l’Internationale ouvrière a bien conduit à la création d’un grand parti Sfio fusion des Guesdistes, Blanquistes ou autres Jauressiens mais plusieurs leaders sont restés en dehors de cette unification : Millerand, Briand ou Viviani.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Sa ligne politique ? Elle ne cesse de se chercher. Le marxisme aurait dû prendre le pas sur toutes les autres aspirations à l’issue du congrès du Globe mais Jaurès veille à maintenir un équilibre avec d’autres idées éloignées de celles professées par le grand philosophe allemand.

On ne peut non plus parler de social-démocratie puisque tout rapprochement avec le monde syndical reste impossible depuis le Charte d’Amiens de 1906 qui érige en principe intangible le caractère non politique du combat syndical.

Son influence ? Le groupe parlementaire socialiste n’atteint pas les cent députés. Les élections depuis 1880 sont souvent décevantes. Coincé à l’extrême gauche par un parti radical qui sait encore capter, par un grand mélange de pragmatisme et de démagogie, l’électorat populaire et/ou rural, il n’a pas une audience grandissante et ne peut donc envisager dans un jour proche de gouverner seul.

Que reste-t-il alors aux socialistes ?

Un vrai meneur et une capacité à rêver.

Jaurès s’affirme de plus en plus comme l’homme fort du parti. La santé déclinante de Jules Guesde lui laisse un espace à conquérir. Son sens de la formule, sa capacité à magnétiser les foules et des idées authentiquement généreuses font le reste.

Le socialisme se présente aussi comme le seul parti capable de faire encore rêver. A longueur de colonnes du journal L’Humanité, on se plaît à imaginer un monde nouveau où la Propriété change de mains, le pouvoir ouvrier devient réalité et où l’Egalité et la Fraternité cessent d’être de simples mots ornant le fronton au-dessus de la porte des écoles.

Le socialisme a sans doute un avenir. Il reste à savoir lequel exactement.

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Les idées généreuses de Jean Jaurès donnent un avenir au socialisme. Il reste à savoir lequel exactement. Winston Churchill a, pour sa part, tranché. Il lance avec cruauté et une volonté de provoquer : « Christophe Colomb fut le premier socialiste. Il ne savait pas où il allait, il ignorait où il se trouvait et tout cela, aux frais du contribuable. »

18 octobre 1909 : Le talentueux fils du Président de la République

  « Jamais je ne t’aurais pris à mes côtés si tu n’avais pas eu ton doctorat ! » Le regard que jette le Président Armand Fallières sur son fils André se teinte d’un peu de sévérité mais reste bienveillant. Ce dernier a fini son droit brillamment il y a une dizaine d’années et a réussi à intégrer le barreau. Son père, devenu Président du Sénat en mars 1899 l’a appelé à ses côtés comme chef adjoint de cabinet. Puis, lors de l’accession du père à l’Élysée en janvier 1906, le fils a suivi.

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Le Président de la République Armand Fallières en compagnie de son fils bien aimé, André, devenu son conseiller à l’Elysée.

Le rapport de confiance est là, le dévouement aussi, accompagné d’une compétence certaine pour « éplucher » les dossiers.

La Présidence de la République ne pèse pas bien lourd dans la pratique constitutionnelle de notre régime mais elle joue un rôle de phare, de point de repère. C’est dans ce lieu que se décide notamment qui sera le prochain Président du Conseil. Il revient aussi à M. Fallières de donner les grandes impulsions diplomatiques : la triple Entente n’aurait pu naître sans lui.

André prend la parole : «  J’aide mon père à y voir clair dans le jeu complexe de la vie politique parisienne ; je prépare ses rendez-vous, réunis les informations nécessaires en prenant contact auprès des ministères. J’écris certains de ses discours ou complète ses dossiers par des notes récapitulatives. Un travail dans l’ombre… mais que j’espère utile. »

La famille Fallières est heureuse de m’accueillir ce jour « chez elle ». Madame, toujours élégante, brode et me demande des nouvelles de Georges Clemenceau; le Président s’inquiète de savoir si j’aime le vin de Loupillon -son coin d’origine- qui sera servi à midi. Je réponds à Madame sans trop m’étendre et dit »oh, oui!» concernant le vin (une réponse négative aurait été très maladroite).

André me fait part de son souhait de faire, un jour, lui-même de la politique. « Je me sens un peu jeune et mon père ne cesse de me dire que je manque de bouteille. »

Le Président ajoute : « Quand je serai parti, tu pourras te lancer, mon fils. »

En passant à table, André me prend à part : « Des fois, j’aimerais bien que l’on parle un peu plus de moi dans la presse. Vous avez une idée de la façon dont je pourrais m’y prendre ? »

Je réfléchis un instant pour lui glisser :

«  Votre père fait déjà l’objet de caricatures sévères où on le ridiculise avec son embonpoint, sa face parfois un peu rougeaude et son accent. Vous savez que votre mère en souffre. Méfiez-vous donc des journaux. D’être fils de Président, cela rapproche de la lumière mais peut conduire, si on veut aller trop vite et trop prêt, à se brûler. Les Français ne détestent pas forcément les fils de gens célèbres à condition qu’ils aient la délicatesse de rester discrets.»

15 octobre 1909 : On tire sur le préfet de police !

Nous sommes après la première charge de la garde républicaine. Les manifestants ont été repoussés bien au delà du 34 boulevard de Courcelles où réside l’ambassade d’Espagne. Les cris continuent à fuser : « Vive Francisco Ferrer ! A bas le clergé ! A bas Alphonse XIII ! » Le préfet de police Lépine fait le point, rue Legendre, derrière le bâtiment diplomatique, avec M. Touny, directeur de la police municipale et deux commissaires divisionnaires. Ils sont tous les quatre situés entre les rangs bien serrés de la police et ceux de la foule en colère.

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Les manifestations spontanées en faveur de Francesc Ferrer vont tourner à l’émeute

Soudain, trois en quatre jeunes gens se détachent et avancent résolument vers le préfet. Celui-ci se dirige à son tour vers eux en prononçant ces quelques mots : «  Messieurs, soyez raisonnables… »

Il n’a pas le temps de finir sa phrase. Un des quatre types brandit un revolver dans sa direction et tire plusieurs coups. Les balles sifflent autour du préfet sans l’atteindre mais touchent des gardiens de la paix alignés plus en retrait qui s’effondrent. Le soir, l’un d’entre eux, l’agent cycliste Dufresne, meurt.

Comment en est-on arrivé là ?

Tout avait pourtant bien commencé. Durant l’après-midi, des Parisiens s’étaient rassemblés par groupes plus ou moins compacts pour faire part de leur désappointement à la suite de l’exécution par le pouvoir espagnol de Francesc Ferrer, l’instituteur épris de liberté et luttant pour l’instruction populaire en Espagne.

Dans les rangs des manifestants, chacun y allaient de son anecdote sur « Francisco », longtemps réfugié en France et bien connu de nombreux socialistes. Untel indiquait qu’il a avait relu sa célèbre méthode permettant d’apprendre l’espagnol « presque sans peine », tel autre faisait part de ses longues conversations sur la création de sa maison d’édition en français ou en espagnol, enfin chacun s’accordait pour conclure au rayonnement charismatique de celui qu’il serait imprudent de qualifier trop facilement d’anarchiste.

Les défilés restaient calmes, la police bien présente se contentait de disperser les groupes trop denses.

Puis, vers huit heures, la ligne 2 du métropolitain a commencé à acheminer sur les lieux des bandes d’Apaches. Dix puis vingt… une centaine bientôt, trois-cents au bout d’une heure. Violents, décidés, des bouteilles d’alcool dans leurs poings, des foulards sur le visage, ils arrachent tout ce qui leur tombe sous la main pour l’envoyer sur les policiers : chaises de bistrot, pavés, planches de bancs publics, plaques de fonte protégeant le bas des arbres… Ils cassent tous les becs de gaz et tordent les réverbères.

Certains sont armés : couteaux, revolvers… Ils sont déterminés et veulent en découdre voire tuer.

Le drame survient peu après.

Réunion, ce soir, dans le bureau du Président du Conseil Briand. Les visages sont graves, tendus. Le préfet de police a la joue gauche éraflée, ses yeux le piquent violemment : les balles l’ont rasé et des grains de poudre semblent s’être logés non loin des nerfs oculaires.

Briand, pâle comme un linge demande : « …et le policier touché à votre place ? » 

On lui répond qu’il vient de succomber, dans d’atroces souffrances, de ses blessures à la poitrine. Briand reprend alors, en soupirant :

« Toute cette violence, toute cette violence… Francisco Ferrer que je connaissais bien et avec lequel je correspondais encore il y a peu, ne méritait pas cela. Il faut organiser une grande manifestation solennelle et pacifique dans Paris où chacun puisse s’exprimer dans la dignité et le recueillement. Pas de slogan, pas de bruit. Une marche dans le silence impressionnera le pouvoir espagnol en place. « 

Le préfet de police prend des notes, oublie sa douleur, ne proteste pas d’avoir à superviser un nouveau rassemblement à haut risque et se dit qu’une fois de plus, les objectifs politiques et symboliques l’emportent sur les quelques états d’âme qu’ils pourraient avoir, lui et ses équipes.

En achevant de rédiger ses instructions pour une police parisienne déjà éprouvée, Lépine porte machinalement son mouchoir contre sa joue.

Une goutte de sang commençait à perler.

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