11 janvier 1910, Orient-Express, hôtel Crillon: dur métier !

Comment doit-on recevoir la maîtresse d’un empereur ?

Katharina Schratt vient à Paris. Cette ancienne actrice partage la vie de François-Joseph, souverain de l’immense Autriche-Hongrie. Elle a quitté sa résidence de Hietzing au 9 Gloriettegasse dans la banlieue chic de Vienne et vient découvrir nos grands magasins.

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La luxueuse villa de Katharina Schratt, non loin de Vienne et du palais impérial de Schönbrunn

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Katharina Schratt… il y a 25 ans, lorsqu’elle a séduit l’Empereur dans un rôle au théâtre « La Mégère Apprivoisée ».

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25 ans après, le couple a un peu vieilli…

Katharina est connue pour avoir pris officieusement la place de l’Impératrice Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, après l’assassinat de cette dernière à Genève en 1898. Cette fort belle femme a rencontré l’Empereur, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, sur l’instigation de Sissi elle-même qui souhaitait que son impérial époux ne reste pas seul après qu’elle ait décidé de ne plus vivre dans son intimité.

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Katharina Schratt

Katharina Schratt n’est pas en visite d’État, la dame n’a aucun titre officiel, aucune place à la Cour de la Hofburg et ses visites au palais de Schönbrunn restent toujours placées sous le signe de la discrétion.

Finalement, après concertation avec le président Fallières, je suis personnellement désigné pour accompagner Madame Schratt. L’hôte de l’Élysée me confie :« Je ne peux pas l’accompagner avec mon statut de chef d’État mais vous qui connaissez l’allemand et qui avez échangé avec l’Empereur lors de votre visite à Vienne…

On ne va tout de même pas se contenter de la faire escorter par deux officiers de la Sûreté ! »

Je récupère Frau Schratt à sa sortie de l’Orient Express, gare de l’Est.

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L’Orient-Express

Une dame de compagnie et deux domestiques veillent sur son confort. Je me fends d’un baise-main en bafouillant, intimidé, quelques mots de bienvenue au nom du gouvernement français.

Katharina Schratt me répond, dans un excellent français, qu’elle apprécie l’attention de la France et me propose de prendre place à ses côtés dans l’auto de l’ambassadeur autrichien à Paris.

Nous rejoignons l’hôtel Crillon, préféré à la suite pourtant mise à la disposition par l’ambassade.

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La vue d’une fenêtre de l’hôtel Crillon

Mélange d’allemand et de français : la conversation s’enchaîne de façon agréable, sans lassitude. Nous évoquons l’ambiance pesante de la Hofburg, les petites manies sympathiques de l’infatigable travailleur qu’est l’empereur d’Autriche. Je demande des nouvelles de Klimt.

J’aide celle que j’appelle déjà Katharina à s’installer dans la suite Louis XV.

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La suite Louis XV au Crillon

Nous convenons de dîner ensemble le soir…

A suivre.

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27 décembre 1909 : Si nous voulons rester en Indochine…

« On leur met le timbre de la douane sur la peau du ventre ! » Adolphe Messimy ne décolère pas. Son rapport sur l’Indochine qu’il me remet ce jour, souligne les exactions de l’Administration française dans cette colonie et pousse un cri d’alarme sur les risques de voir le peuple annamite réclamer son indépendance.

« Les indigènes n’en peuvent plus. Ils n’ont plus le droit de faire librement leur alcool de riz et le trafic contournant inévitablement le monopole instauré par l’État est réprimé de façon brutale et disproportionnée. Les maisons sont envahies au hasard, les autels domestiques bousculés, pour procéder aux vérifications. Quand les femmes sont contrôlées, effectivement, certains fonctionnaires facétieux, leur donnent un coup de tampon à encre, directement sur le corps. Cela constitue une humiliation, un manque de respect grave pour un peuple très pudique et finalement nuit à notre réputation. »

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Le député évoque aussi le prix du sel multiplié par sept depuis ces cinq dernières années et qui manque cruellement dans certaines régions, à cause, là encore, de la mise en place d’un monopole mal conçu.

Il rappelle que le fisc ne dispose toujours pas de listes à jour des contribuables pour l’impôt personnel et de cadastre clair pour les taxes foncières. L’Administration des finances s’en remet donc exclusivement aux notables locaux qui se rendent souvent coupables de trafics d’influence odieux. Les pauvres Annamites croulent ainsi sous des prélèvements injustes, supérieurs de 50 à 100 % à ce qu’ils auraient dû payer si les textes officiels – non publiés – étaient appliqués correctement. Les paysans les plus pauvres qui effectuent des corvées, faute de pouvoir régler en numéraire, sont parfois envoyés à deux ou trois jours de chez eux pour s’acquitter de leur « dette ».

En Indochine, l’opposition se renforce, la révolte gronde. Certains enfants des classes aisées vont se former au Japon – le seul pays asiatique qui tient tête victorieusement à l’Occident – et reviennent avec des idées d’insurrection. Les qualités d’organisateur qu’ils ont acquis à Tokyo les rendent particulièrement dangereux pour notre pays : le risque est grand de les voir habilement canaliser contre la France les mouvements d’humeur des Annamites exaspérés.

La construction des lignes de chemins de fer, les travaux d’assainissement, les efforts d’éducation des enfants, bref, les investissement de la France pour faire accepter notre domination, sont oubliés par une population qui rejette notre administration fiscale idiote.

Messimy conclut : « Si nous voulons rester en Indochine, il va falloir changer ! »

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21 décembre 1909 : Bell espionne ? Vous plaisantez !

« Mais c’est une espionne que vous recherchez ! Pour qui me prenez-vous ? »

Je laisse passer l’orage et reprends mes explications :

« Le chemin de fer appelé Bagdad Bahn, s’il voit le jour, permettra aux Allemands un accès facilité aux ressources pétrolières qui viennent d’être découvertes à Mossoul. Il évitera aussi à Berlin d’être dépendant du canal de Suez pour contrôler ses colonies d’Afrique Orientale et enfin, il ouvrira de multiples portes pour une pénétration d’un Empire Ottoman bien affaibli par le Reich de Guillaume II. »

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Le Bagdad Bahn, le train de toutes les convoitises…

Gertrude Bell m’écoute en remettant machinalement une de ses mèches brunes derrière son oreille. Son regard s’adoucit et ses yeux me renvoient tour à tour de l’ironie et une pointe de curiosité : «  Que va-t-il encore inventer ? » semblent-ils dire.

La jeune archéologue anglaise est retenue ce jour par la police du port de Marseille. Grande et mince, nerveuse et musclée, il se dégage une force considérable de cette femme au parcours peu commun. Une des premières fille à être diplômée d’Oxford en histoire, devenue spécialiste des fouilles dans les ruines antiques du Djebel druze, de Turquie ou de Mésopotamie mais aussi alpiniste respectée dans le petit monde des guides alpins, Gertrude Bell collectionne à 41 ans les exploits et les audaces.

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Gertrude Bell n’a pas envie d’être espionne

J’ai demandé que l’aventurière soit interpellée pour un motif fallacieux avant de monter dans un paquebot pour Alexandrie, le temps pour moi de la convaincre de travailler pour le 2ème bureau qui peine à trouver des agents parlant parfaitement arabe et capables d’opérer avec aisance dans le triangle Constantinople, Bagdad et Beyrouth.

La mission que je souhaite lui confier ?

  • Collecter des informations sur la reprise du projet de chemin de fer pour Bagdad, chantier arrêté après le massacre des Arméniens par les Turcs dans la ville d’Adana située près de la future ligne.
  • Convaincre les ouvriers -souvent Arméniens- de ne pas reprendre le travail.
  • Miner le moral des ingénieurs européens choqués par le spectacle des violences de certains militaires et celui de leurs adjoints turcs, éloignés de leurs bases en plein désert dans des conditions climatiques particulièrement éprouvantes.

Gertrude Bell m’écoute toujours mais secoue négativement la tête. Elle me coupe :

« Vous savez, les suffragettes n’ont déjà pas réussi à me convaincre de les suivre et pourtant, elles ont insisté. Par agacement face à leurs pressions, j’ai même rejoint une ligue contre le vote féminin en Grande Bretagne.

Votre argumentation me donne des envies semblables : faire le contraire de ce que vous me demandez. Consciente des enjeux, je n’en ferai rien… mais ne comptez pas sur moi. Seul mon pays, le Royaume-Uni, pourra me demander de tels services. »

Elle se lève, me tend la main et serre la mienne avec vigueur, remet son chapeau, ajuste le bas de sa jupe blanche et s’en retourne sans rien dire, la tête haute.

Je donne l’ordre de la libérer immédiatement, penaud, peu fier d’avoir retenu, avec un mauvais prétexte, une femme qui a toutes les qualités pour devenir, un jour, une héroïne de roman.

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Gertrude Bell, diplômée d’histoire à Oxford, alpiniste respectée est surtout une archéologue reconnue.

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17 décembre 1909 : Le roi des Belges est mort

On lui doit une Belgique qui se protège mieux, qui nous protège mieux. Trois jours avant de mourir, le roi des Belges a signé une très importante loi sur le service militaire obligatoire (un fils par famille doit partir) qui permet à l’armée du royaume de disposer de régiments beaucoup plus nombreux. Notre frontière nord est ainsi devenue plus sûre.

Que retiendra-t-on de Léopold II, ce roi à la longévité exceptionnelle (il était monté sur le trône en 1865) qui vient de nous quitter ?

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Léopold II, roi des Belges, vient de mourir

Du bon : la prospérité économique de son pays assise sur les mines et une industrie aussi inventive que florissante; un enrichissement général de la population, de multiples constructions à Bruxelles ou à Ostende comme les serres de Laeken, les Arcades du Cinquantenaire, le Pavillon chinois, la Tour japonaise et j’en oublie…

Du beaucoup moins bon : la réputation du roi est durablement entachée par les révélations des journalistes et des écrivains sur la situation au Congo, longtemps propriété personnelle du souverain. Emprisonnements, déplacements arbitraires, tortures : rien n’a arrêté ceux qui souhaitaient que la colonie soit la plus profitable possible et que la production de caoutchouc augmente de façon spectaculaire. Les mains coupées des enfants du pays par les personnels de la « Force publique » belge, restent dans les mémoires.

Seigneur bienfaisant en Belgique, terrible saigneur au Congo, y-avait-il deux Léopold ? Avait-il lui même conscience de ce qui s’est fait en son nom dans « sa » colonie ?

Léopold II a demandé une enquête internationale sur le Congo. Il a rétrocédé les terres à son pays et s’est efforcé de modifier les conditions d’exploitation des matières premières dans ce territoire d’Afrique.

Est-ce suffisant pour le dédouaner ?

L’Histoire jugera.

En attendant, les dîners en ville bruissent d’informations plus futiles sur l’héritage fabuleux du roi.

Les milieux bien-pensants de notre capitale relèvent que les « 100 millions » ne partent pas totalement, loin de là, vers les enfants de la reine Marie-Henriette. Une (trop?) grosse partie semble revenir aussi aux deux rejetons de Blanche Delacroix, de cinquante ans la cadette du vieux souverain et dont celui-ci était tombé éperdument amoureux pour aller jusqu’à l’épouser et la faire baronne de Vaughan.

Cette fille de concierge a-t-elle eu ses garçons avec le roi ou avec quelqu’un d’autre ? Voilà LA question que se posent, ce jour, les collègues, les voisins et l’épicier d’en face. Question essentielle ?

L’Histoire jugera aussi.

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11 décembre 1909 : Proust se paie la tête des diplomates

  « La culture de ces gens éminents est alternée et triennale. Les expressions dont ils émaillent leurs fins propos ne laissent pas de m’étonner. Une année, nous avons le droit à Travailler pour le roi de Prusse, l’année suivante, Qui sème le vent, récolte la tempête pour terminer heureusement par un délicat proverbe arabe, Les chiens aboient, la caravane passe. »

Mon ami Marcel Proust a oublié la partie de dominos que nous avons commencée. Il est caustique, drôle et a décidé, ce soir, de se payer la tête des diplomates.

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«  Vous vous rendez compte, Olivier, de l’importance d’un toast porté en fin de repas ? Tel ambassadeur, invité par mes parents, se délectait d’un simple mot employé par un dirigeant à ce moment et il en saluait l’audace, selon lui, inouïe. Il évoquait le fait -tenez-vous bien – que la France et son pays avaient des… affinités. Pendant une bonne demi-heure, nous avions droit à un commentaire autorisé sur la force et la justesse d’une telle expression jugée originale dans le vocabulaire habituel du Quai d’Orsay. Il évoquait longuement l’émotion suscitée dans les chancelleries par « affinités » et les chroniques variées d’une presse spécialisée dont les sources ne lui étaient pas éloignées. « Affinités ». La France et ce pays avaient des «affinités «  et il répétait ce mot pour en faire découvrir toutes les sonorités chatoyantes, en saluant l’audace de celui qui avait su le suggérer au souverain Théodose. »

Proust, souriant jusque-là, part d’un franc éclat de rire.

« Enfant, je ne voyais pas à quel point mes parents avaient affaire, en la personne de ce diplomate, à un cuistre. Ce qu’il faudra que je fasse, quand je vais en parler dans mon livre, c’est de montrer à la fois l’admiration -héritée de celle de ma famille- que j’avais dans ma prime jeunesse, tout en laissant transparaître mon ironie d’aujourd’hui.

Il faut que mon lecteur sente que le bambin que j’étais ne percevait déjà pas bien pourquoi mon père et ma mère restaient bouche bée devant cet ancien ambassadeur. Et c’est à partir de cette incompréhension mise sur le compte de mon jeune âge, que je pourrais ensuite bâtir un texte qui se chargera progressivement, de vitriol. Seuls les enfants se rendent compte que le roi est nu ! »

L’écrivain s’esclaffe, son regard, habituellement si doux, devient moqueur et presque cruel.

Puis, soudain, ce dernier se fige et se glace. Sa main se porte à sa poitrine pour tenter d’étouffer une envie irrépressible de tousser. Le douleur provoquée par cette gêne physique soudaine fait pâlir Marcel qui pivote sur sa chaise pour tenter de cacher son désarroi.

La toux vient enfin. Sèche, répétée, épuisante et creusant durement les premières rides de mon ami. Je tente de le calmer d’un ou deux gestes parfaitement vains.

Les rires ont disparu. L’homme aux mille talents, à l’esprit si affuté, semble s’effacer devant un être profondément affaibli, presque pitoyable.

Je ne fais pas paraître mon trouble et me contente, la crise calmée, de donner cet ultime conseil à Marcel :

« Vous ne devriez pas travailler autant. Votre bonne m’indique que pendant soixante heures vous ne touchez à aucun repas. Elle se demande même si vous buvez un verre d’eau, tout occupé que vous êtes à noircir des centaines de pages. »

Je sens mes propos inutiles. C’est toute une vie, une pensée qui quitte un corps qui ne répond manifestement plus… pour se mettre en scène dans un ouvrage immense, devenu le seul véritable avenir de Proust.

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3 novembre 1909 : V comme Vienne

 Il se lève à quatre heures du matin pour diriger son pays. L’empereur François-Joseph ne peut être accusé de fainéantise dans la lourde tâche qui lui incombe de tenir les rênes de l’immense Autriche-Hongrie. Les Allemands, Hongrois, Tchèques, les Ruthènes, les Polonais, les Slovaques, les Roumains… pour ne citer que ces quelques peuples de l’Empire, attendent de Vienne, la capitale, une administration éclairée qu’elle peine à donner.

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Vienne est la capitale d’un immense Empire aux peuples multiples…

Développement économique très inégal d’un bout à l’autre du territoire, multiplicité des langues et des cultures, montée en puissance de Budapest, rivale de Vienne et bénéficiaire du compromis de 1867 qui crée un royaume de Hongrie, deuxième tête de l’Empire : François-Joseph a fort à faire pour maintenir l’unité d’un pays que d’aucuns commencent à considérer comme l’homme malade de l’Europe.

Dans le tourbillon des valses viennoises, l’Autriche ne cesse de songer à sa grandeur passée et révolue. L’humiliante défaire de Sadowa en 1866 contre la Prusse a ruiné sa réputation militaire et a assujetti sa diplomatie à celle de l’Allemagne unifiée en 1871.

Vienne croit-elle encore en elle-même ? Pas sûr. En 1909, elle est traversée de courants pro-allemands qui voient l’avenir dans une intégration au Reich de Guillaume II ou de mouvements xénophobes et racistes dont les tristes représentants sont Karl Lueger ou Georg Ritter von Schönerer. Tout ceci gâche l’essor indéniable de la démocratie et du suffrage universel qui s’imposent peu à peu dans cette monarchie plutôt respectueuse de l’état de droit.

Nation minée de l’intérieur, affaiblie par rapport aux grandes puissances, Vienne tente de redresser la tête. Son armée se réorganise et elle montre ses muscles retrouvés dans la récente épreuve de force diplomatique qui l’a conduit à intégrer, sans autre forme de procès, la Bosnie-Herzégovine à son Empire, au grand dam des Russes et des Serbes.

Vienne, patrie des peintres en sécession par rapport à l’art officiel, refuge d’un docteur comme Freud qui recherche des remèdes originaux aux maux de l’âme, terre de souffrance d’ un musicien rejeté comme Mahler ; Vienne, ville des juifs et des antisémites, des démocrates et des extrémistes nationalistes, Vienne est la ville des contrastes. Elle résume bien l’avenir possible de l’Europe. Un avenir d’équilibriste. Une marche assurée dans la bonne direction conduiront à l’exploit ; un faux pas d’un dirigeant et ce pourrait être l’abîme.

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L’intérieur de la grande gare de Vienne. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

22 octobre 1909 : T comme Triple Entente

 La France a mis fin à son isolement, solidement, durablement. Elle avait été mise à genoux pour la puissante Prusse lors de la guerre en 1871 et était sortie de ce conflit diminuée d’un point de vue territorial et coupée du reste de l’Europe (la toute jeune et fragile République face aux vieilles et orgueilleuses monarchies européennes).

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La Triple Entente entre la Russie, la France et l’Angleterre…vue par les Russes. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Triple Entente. Mot magique qui protège la France contre tout mauvais sort ? Succès diplomatique indéniable. Le 17 août 1892, notre pays signe un premier accord militaire secret avec la Russie du tsar qui aboutit à une alliance plus complète en fin d’année suivante. Le 8 avril 1904, notre ennemi héréditaire anglais devient notre ami et nous l’embrassons pendant les longues fêtes liées à l’Entente cordiale.

Parallèlement, la Russie et le Royaume-Uni signent un traité le 31 août 1907 aboutissant à délimiter leur influence respective en Perse et en Afghanistan.

Par ce dernier document naît donc une Triple Entente qui ne demande qu’à se renforcer.

Deux pays avec une armée puissante et une démographie dynamique épaulent dorénavant notre République et nous aident à faire face à la puissante Allemagne, elle-même engagée dans une triple Alliance avec l’Autriche et l’Italie.

Blocs contre blocs.

Avantage : les petites humiliations presque quotidiennes que devaient subir la France de la part de l’Allemagne de Bismarck dans les années 1880, ont disparu. Notre pays, nos frontières et nos marges de manœuvre diplomatiques sont maintenant respectées par un Kaiser qui se méfie, de surcroît, d’une Entente qui l’oblige à séparer ses forces entre l’est russe et l’ouest français.

Inconvénient : la course aux armements prend de l’ampleur. Les dépenses en faveur de la marine et de l’équipement des troupes terrestres n’ont jamais été aussi importantes dans les grands pays d’Europe. On astique canons et fusils, on augmente le nombre de régiments mobilisables en préparant des plans d’invasion ou de défense.

Qui veut la paix prépare la guerre ? Espérons que tous les Européens continueront encore longtemps à préférer la paix à la guerre et à faire mentir Léon Daudet qui considère que sur la longue durée, « les seules ententes internationales possibles, sont des ententes gastronomiques ».

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13 octobre 1909 : Ferrer fusillé, Briand trop sûr de lui

Ferrer a les yeux bandés. Il repense à son projet éducatif de l’Ecole Moderne, à sa lutte inlassable contre l’obscurantisme en Espagne. Il serre les poings d’avoir été la victime d’un procès sans preuve où le verdict était connu d’avance. Les soldats du peloton d’exécution de la caserne de Barcelone le mettent en joue et tirent. Ils viennent de tuer un innocent et de scandaliser l’Europe entière.

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L’instituteur Francesc Ferrer arrêté, accusé à tort d’avoir fomenté des troubles contre l’envoi de troupes espagnoles au Maroc

Plus de mille kilomètres plus loin, à Paris, Aristide Briand, Président du Conseil, plane sur un petit nuage. Il a prononcé quelques jours plus tôt un grand discours à Périgueux où il a affirmé que le Gouvernement devait avoir une ligne ferme, dans une France pacifiée et réconciliée avec elle-même. Il a laissé entrevoir que le mode de scrutin pourrait être réformé pour que le Parlement soit plus au service de l’intérêt général. Son public populaire buvait ses paroles et la Presse salue unanimement, sur plusieurs jours, un discours qui révèle un grand homme d’Etat.

Une exécution d’un côté, un discours réussi de l’autre. Un point commun : la réunion d’aujourd’hui avec le préfet Lépine. Un sujet : faut-il ou non autoriser les manifestations de protestation en faveur de Francesc Ferrer ?

Lépine a ses renseignements : les milieux ouvriers anarchisants sont exaspérés et veulent punir les représentants de l’Etat espagnol. On pense que des armes circuleront dans les rangs des manifestants et que les réunions de protestation risquent de tourner à l’émeute. Il suggère donc d’interdire tout rassemblement pour que la police ait les mains libres.

Briand ne l’entend pas de cette oreille. Sûr de lui depuis son « succès de Périgueux » , persuadé de « sentir le pays profond » et « l’âme du peuple », il n’écoute pas les conseils du Préfet.

« Monsieur Lépine, je sais ce qu’est une manifestation… pour en avoir organisé quelques-unes. La mort de Ferrer provoque une émotion légitime chez nos compatriotes. Ils doivent pouvoir défiler et le pouvoir espagnol tremblera d’avoir accepté une telle injustice. »

Soutenant le préfet, j’obtiens cependant que l’on masse la garde républicaine devant l’ambassade d’Espagne, boulevard de Courcelle. Il ne faudrait pas que des diplomates soient lynchés. La France perdrait sa place de puissance européenne raisonnable et digne.

Quand la rencontre place Beauvau s’achève, Lépine, dépité, me confie :

« Quand on dirige l’Etat, il ne faut jamais être trop sûr de soi. Votre Patron devrait écouter les alertes d’un préfet. » Ne trouvant guère de mots pour défendre Briand, je propose simplement au haut fonctionnaire de venir le rejoindre dans les rues de Paris quand les défilés commenceront.

A suivre…

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Francesc Ferrer, victime d’un procès scandaleux

Le site « Il y a un Siècle  » fête son second anniversaire. Depuis sa création, il a été visité plus de 700 000 fois. Un grand merci à tous pour votre fidélité et vos encouragements !

21 septembre 1909 : Q comme Quai d’Orsay

 « Les ministres français offrent des sauces pernicieuses et des plats aux saveurs trompeuses, aux couleurs criardes, tout juste bon à exciter les sens et à faciliter leurs machinations. » Cette appréciation d’un diplomate du Foreign Office vis à vis de la diplomatie française date de 1898. Plus de dix ans après, l’ambassadeur anglais en France ne tarit pas d’éloges sur notre pays. Si les réceptions parisiennes continuent de faire rêver les étrangers et d’enchanter leurs papilles, notre pays a aussi gagné une réputation de respectabilité et de fiabilité sur la scène internationale. Un ministère peut savourer ce succès : le Quai d’Orsay.

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Le Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Bâtir une diplomatie de la continuité avec des gouvernements instables, sortir la France de son isolement après le désastreux conflits de 1870, investir dans une relation de qualité avec les nouvelles puissances que sont les Etats-Unis ou le Japon et favoriser les investissements français dans les pays qui se développent. Les défis à relever par le ministère des Affaires étrangères ne manquent pas.

Les succès sont au rendez-vous comme l’Entente cordiale, l’expansion économique au Proche et Moyen-Orient et l’implantation coloniale en Afrique et en Indochine (gérées depuis 1894 par le ministère des Colonies). En face de ces réussites, les esprits chagrins pourraient évoquer des « échecs » comme la gestion calamiteuse de la crise de Fachoda ou les atermoiements fréquents sur le dossier marocain. Une analyse lucide conduira à plus de nuance dans la critique dans la mesure où le Quai a été peu écouté sur ces sujets et que les ministères de la Guerre, de la Marine ou les bureaux des Colonies, sans parler de la Présidence du Conseil, ont aussi largement contribué à une cacophonie peu propice à la prise de décisions cohérentes et sereines.

En 1909, le Quai dont les effectifs à Paris, en ambassades et consulats, sont maintenus à un niveau modeste de 700 à 800 postes environ (stable depuis trente ans), se redéploie pour favoriser l’essor de notre économie. Les attachés commerciaux viennent rejoindre leur collègues attachés militaires ou attachés navals nommés depuis plus longtemps qu’eux. Au Quai lui-même, les services sont réorganisés pour que l’action politique soit liée aux ambitions commerciales et réciproquement. Conquérir un marché sur un territoire est la première et nécessaire étape de la main-mise française sur une contrée. Le prestige de notre pays ne se mesure plus seulement au nombre de ses régiments mais aussi à sa capacité à entrer dans le capital des banques étrangères, à son aptitude à vendre ses matériels ferroviaires ou participer à la construction de routes, de ponts ou de barrages. La captation des ressources minières proche-orientales, africaines ou asiatiques revêt aussi une importance considérable pour une France qui manque de pétrole, de fer, de caoutchouc ou de métaux précieux. L’insuffisance de notre production charbonnière nous rend aussi dépendants de nos voisins belges, anglais ou allemands. Notre essor économique a donc besoin d’un climat de bonne entente avec le reste du monde. Le diplomate est l’indispensable soutien du marchand prospère.

Les tables fleuries qui charment les Américains, les filets de sole à la vénitienne dont raffolent  les Russes, les homards à la parisienne plébiscités par les Anglais, les noisettes de poularde à la Rachel impressionnant les Japonais, continueront longtemps à être servis dans la salle des réceptions du Quai d’Orsay. Ces plats deviennent autant de préliminaires à de juteux contrats qui feront peut-être mentir Bismarck quand il disait que la diplomatie sans les armes, c’était la musique sans les instruments.

17 septembre 1909 : Les vacances des grands de ce monde

 » Celui qui a le comportement le plus surprenant pendant ses vacances, c’est incontestablement Guillaume II  »

Promenade avec Clemenceau dans la campagne à côté de Bernouville. Le Tigre ne se fait pas prier pour me raconter, avec gourmandise, tout ce qu’il sait des moments de détente des têtes couronnées.

« Le Kaiser adore les croisières et réquisitionne régulièrement à cet effet un des puissants navires de la flotte impériale. Dès son lever, il pratique la gymnastique et oblige tout l’équipage à faire de même. Le spectacle de ces vaillants marins enchaînant, avec un sourire forcé, les tractions et les assouplissements au même rythme que leur empereur oubliant toute majesté, a quelque chose de désopilant.

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Le Kaiser Guillaume II mène tout son monde en bateau…

Notre Guillaume II ne peut se passer des informations sur la bonne marche des affaires publiques. S’il est toujours aussi médiocre pour prendre une décision, il veut tout savoir, tout de suite. Dans les navires où il s’installe pour l’été, il fait aligner cinq télégraphistes qui réceptionnent en permanence les messages en provenance des différents ministères du Reich et les apportent, de façon zélée, à leur maître. Tout retard de transmission le met dans une fureur inimaginable. Le Kaiser rédige aussi de façon frénétique des réponses -même si on ne lui demande rien – formule des blâmes ou des encouragements transmis en différents bureaux.  Tout ceci crée une agitation et un désordre permanent dans l’administration berlinoise et oblige le chancelier à rectifier le tir avec sang-froid. Le pauvre !

Curieux, j’interroge Clemenceau sur Edouard VII, le roi anglais très aimé de nos compatriotes.

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Marienbad en 1909

– Ah… Edouard VII reste un grand amateur de jolies femmes. A Marienbad, un de ses lieux de villégiature favori, il passe une bonne partie de son temps à faire la cour à telle ou telle élégante remarquée la veille dans un bal ou un dîner. A l’âge du souverain, cela ne prête guère à conséquence et tout reste sans doute très chaste. Les personnels des hôtels sont habitués des visites du souverain à l’une de leurs charmantes clientes et déroulent, à chaque fois, avec un respect infini, le tapis rouge au moment de son arrivée. Autrement dit, la visite d’Edouard VII n’a rien de discret et c’est tout l’établissement hébergeant l’heureuse élue qui se met en quatre, de façon solennelle, pour que la visite du roi se passe bien. Notez, cher ami, que les belles remarquées par le roi sont souvent françaises.

– Et notre Président de la République ?

–  Comme vous le savez, il doit se contenter du château de Rambouillet. Mises à part les petites promenades quotidienne que M. Fallières effectue d’un bon pas dans les bois, il ne se passe rigoureusement rien dans son château. Peu de visites, aucune jolie femme, pas de fête… La presse fuit ce lieu d’ennui. En 1909, la vie privée de notre chef de l’Etat n’intéresse personne !  » 

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