« Vous ne pourrez pas faire une véritable armée sans chefs. C’est comme notre pays, il lui faut des dirigeants puissants, inaccessibles, transcendants et presque mystérieux… »
Charles de Gaulle tire sur sa cigarette avec un mélange de délice et de délicatesse, il souffle doucement la fumée bleue devant lui en faisant de petits claquements discrets avec sa langue, perdu dans ses pensées. Il allonge ses longues jambes sur une chaise et se cale plus confortablement dans son fauteuil de cuir avant de poursuivre :
« L’Ecole de Guerre, elle, ne forme pas ou plus de chefs. Elle étouffe ses élèves dans l’apprentissage de procédures, de manuels, de tactiques obligatoires et rassurantes. Alors que la guerre reste incertaine, que le destin d’une Nation n’est jamais écrit et que tout demeure toujours possible, l’ordinaire comme l’extraordinaire, le banal comme le merveilleux. »
De Gaulle essaie de faire passer ses pensées dans l’ouvrage – sur l’histoire du soldat français à travers les âges – qu’il rédige comme « nègre » de Pétain. Il est furieux que les hommes du cabinet du Maréchal trouvent sa plume trop dense, trop riche et complexe. Pétain lui conseille « un sujet, un verbe et un complément », de façon épurée. Alors que Charles aime le lyrisme, le style flamboyant qui emporte le lecteur et peut conquérir son âme.
Je ne sais trop quoi conseiller à Charles. Sans Pétain, il pourrait rester bien longtemps capitaine puisque trop de gens se méfient de lui voire le détestent dans les états majors. Il ne faut donc pas qu’il se fâche avec ce personnage si puissant. Son unique protecteur …. à part moi. Mais je comprends sa frustration.
À moment, Charles ne dit plus rien. Ses yeux se plissent, il semble ailleurs.
Après un long moment où je n’ai rien dit non plus, il glisse avec gravité cette dernière phrase :
« Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence… »
Je prends congé discrètement en me demandant s’il a conscience qu’il est désormais seul dans la pièce.

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