26 février 1926 : Un tibia en vaut un autre !

Ce matin, cinq policiers ont monté bruyamment les étages de notre immeuble du quartier Notre-Dame à Versailles. Sans s’arrêter sur notre palier, ils ont finalement tambouriné au dernier étage : « Police ! Ouvrez ! « 

Notre jeune voisin a juste eu le temps d’ouvrir sa porte, de balbutier que : oui, il était bien Augustin Mirande… puis de laisser les forces de l’ordre se ruer dans sa demeure. La porte s’est refermée et nous avons tous entendu le bruyant remue-ménage d’une perquisition et d’un premier interrogatoire musclé de l’occupant des lieux.

Aux questions posées presque en hurlant par les inspecteurs, nous avons deviné que notre Augustin Mirande n’était pas que le jeune homme toujours en chemise blanche et casquette noire, si poli – mais aussi si discret – que nous avions l’habitude de croiser dans l’escalier ou au bas de l’ascenseur. Il était manifestement mêlé à un trafic de corps et de cercueils de soldats tombés au front pendant la Grande Guerre.

Il avait escroqué des centaines de familles parisiennes ou versaillaises demandant à sa société « Mirande SA » de rapatrier sur Paris ou en banlieue le corps de leurs fils enterrés provisoirement dans l’un des nombreux cimetières militaires de l’Est de la France.

Par la dénonciation de l’un des salariés de Mirande, la police s’était rendu à l’évidence : il y avait bien des ossements dans les cercueils remis aux parents éplorés mais n’importe lesquels, au gré des déterrements de dépouilles, mal contrôlés par les autorités de Verdun ou des autres anciens lieux de combats de 14-18. « Un crâne ou un tibia en vaut bien un autre » répétait en pleurnichant Mirande aux pandores. Certes, mais pour le prix faramineux (plus de 12 000 francs parfois) réglé par les proches, on pouvait au moins restituer les cendres exactes et non celles d’un inconnu !

C’était de l’escroquerie pure et simple. Se faire de l’argent sur les glorieux morts pour la France, du fric sur la peine des autres.

Peu avant midi, notre voisin est descendu les menottes aux poignets, le visage rouge (il avait du recevoir quelques puissantes claques) poussé par les policiers jusque dans le « panier à salade » noir de la préfecture de police.

Le concierge l’a regardé une dernière fois et s’est exclamé en se retournant vers les autres occupants de l’immeuble, curieux, la fenêtre ouverte : « Vous avez vu ? Quel salaud ! « 

Un des multiples cimetières proches des champs de bataille de la Grande Guerre. Les corps des poilus attendent d’être rendus aux familles qui le souhaitent. Celles qui ne veulent pas attendre les fastidieuses restitutions des dépouilles organisées par les pouvoirs publics passent par de multiples sociétés privées plus rapides, très chères et… pas toujours honnêtes.

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