3 janvier 1915 : les deux forces brutes

Une force brute, une ténacité à toute épreuve, on ne l’arrête jamais… Il regonflerait le moral de régiments entiers avec ses bons mots, ses colères calculées, son optimisme quand plus personne n’y croit, sa foi en la Victoire, son intransigeance face à ceux qui seraient tentés de baisser les bras. Clemenceau se bagarre, joue des coudes. Bientôt membre de  commission sénatoriale de l’Armée, il va harceler le cabinet, houspiller chacun des ministres, continuer à se révolter face à la censure idiote de son journal « L’Homme Libre » devenu il y a quelques semaines  « L’Homme Enchaîné ».

Un approvisionnement en armement insuffisant à un endroit du front ?  Il dégaine. Un rapport trop optimiste et édulcoré sur les moyens de transport de troupes ? Il arme bruyamment son pistolet.  Un convoi de blessés qui n’arrive pas à bon port suffisamment vite ? Il tire à bout portant.

Je viens de passer la soirée avec mon ancien patron, Le Tigre. J’en ressors gonflé à bloc. Sa technique reste simple et lisible pour tous : ne lâcher sur rien. Tout doit être sous contrôle, tiré ou poussé (c’est selon) et doit avancer à temps, chaque problème trouver sa solution (vite) et les hommes ne se distinguent que par les résultats obtenus. Foin  de langue de bois et de circonlocution, on est prié d’appeler un chat un chat. Plus de cent morts dans un assaut pour ne gagner que quelques mètres ? C’est que le général X… fait partie des nuls et doit être relevé de son commandement. Des blessés pas évacués à temps du champ de bataille ? Le médecin chef Y… se révèle donc être un incapable, à remplacer sans ménagement.

Deux hommes raisonnent comme cela dans une France d’aujourd’hui qui en a bien besoin, deux magnifiques brutes coulées en acier trempé : Joffre et Clemenceau. Le premier a tous les pouvoirs ou presque et gouverne sans ménagement le pays de son GQG de Chantilly ; le second attend son heure (avec impatience) dans une opposition que je pressens comme acharnée.

Et Poincaré dans tout cela ?

Il essaie d’exister. Il essaie…

Clemenceau, l'indomptable, n'a pas fini de mordre  les mollets de tous les ministres
Clemenceau, l’indomptable, n’a pas fini de mordre les mollets de tous les ministres

 

Joffre a déjà limogé 162 généraux depuis le début de la guerre
Joffre a déjà limogé 162 généraux depuis le début de la guerre

 

2 janvier 1915 : le cerf-volant foudroyé

Impossible d’écrire depuis la mi-septembre. Un brusque dégoût m’a pris un matin en prenant la plume. Comme il m’apparaissait, d’un coup, vain de raconter tout cela ! De raconter ces horreurs d’une guerre beaucoup plus terrible que redoutée qui détruit, engloutit notre énergie, notre peuple, saccage notre jeunesse !

J’ajoute que la visite des premiers trains de transport des blessés, gare de l’Est, m’avait aussi profondément affecté. Dans chaque soldat couché, meurtri qui hurlait de douleur en glapissant un « maman » dérisoire, je voyais évidemment mon fils Nicolas. Ces pauvres gosses fauchés par les éclats d’obus ou les mitrailleuses dans des assauts parfois absurdes, ils gémissaient comme des bêtes, pleuraient comme des enfants. Et cette odeur insupportable dans les wagons soi-disant « sanitaires », cette puanteur, mélange improbable de Dakin, de sueur, de sang (les pansements ne sont souvent pas renouvelés à temps et s’entassent ensuite dans des grands sacs de jute) de mort et de pourriture !

Mais ce qui a achevé de me décourager en un instant, en rentrant au bureau, c’est, je me rappelle, le rapport que j’ai dû établir sur… l’utilisation des cerfs-volants sur le front. Oui, vous avez bien lu : les cerfs-volants. Avant guerre, j’avais déjà eu entre les mains les travaux du brave général Saconey : dans la rade de Toulon, il avait réussi à faire s’élever à plus de 150 mètres de hauteur une nacelle avec plusieurs occupants et tout cela grâce à un agencement ingénieux de cerf-volants.

Notre officier supérieur remettait le couvert dès la guerre venue et proposait que nos régiments s’équipent de cerfs-volants pour observer l’ennemi, réaliser des relevés topographiques et des prévisions météorologiques.

De constater que même ce bel objet qu’est le cerf-volant, ce jouet favori des enfants, de mes propres mômes, allait lui aussi servir les combats, m’avait attristé beaucoup plus que j’aurais pu le penser. La main crochue de la sorcière Guerre prenait décidément tout, ne rendait rien et nous engloutissait tous ; même les jeux que l’on aurait plutôt vus dans des parcs parisiens au milieu des rires juvéniles et des cris de joie des gamins excités, y passaient sans ménagement.

J’avais fait valoir un peu doctement dans ma note pour le chef de l’Etat que les cerfs-volants allaient se révéler sans doute impossibles à protéger contre les tirs anti-aériens et qu’ils restaient trop sensibles aux conditions climatiques.

Cerf volant

 

Cerf volant 2

Puis, mon travail transmis, je m’étais affalé sur un fauteuil, les yeux vagues et j’étais resté au moins deux longues heures, hagard, sans réaction, effaré par l’absurdité de ce que je vivais.

C’est Poincaré lui-même qui m’a tiré de ma torpeur.

Il est entré dans mon bureau, dans l’obscurité, en douceur  – je le voyais à peine – et m’a parlé. Presque chaleureusement.

« Cela n’a pas l’air d’aller fort. Je comprends. »

Il laisse passer un moment et reprend :

 » Vous êtes resté seul à Paris alors que je fuyais à Bordeaux. Vous avez tenu la boutique Elysée sans moi pendant de longues semaines, de jour comme de nuit. Sans l’avoir voulu, vous avez tout assumé crânement : les contacts avec cette tête de caboche de Joffre et son état-major voulant l’indépendance vis à vis du pouvoir civil, ces ministres soupçonneux qui passaient pour vérifier que Gallieni ne faisait pas un coup d’Etat, ces pauvres Parisiens abandonnés par mon cabinet, qui commençaient à souffrir des privations voire des bombardements et qu’il fallait tant bien que mal rassurer et je n’oublie pas ce préfet de police – certes compétent – mais qui comptait sur vous… Et ces nouvelles du front qui se succédaient, si peu rassurantes… Maintenant, vous êtes fatigué, c’est normal.

Reposez-vous.

Tiens, j’ai même remarqué que vous ne tenez plus votre journal. Reprenez le, cela vous fait du bien. Et puis, je suis sûr qu’un jour, des gens le liront avidement. Ils apprécieront cette manière sans doute bien à vous de raconter l’Histoire, votre humour un peu décalé, votre sensibilité parfois à fleur de peau, votre coté affectueux qui transparaît toujours. Olivier, prenez le temps de penser à vous, à vos proches. La France que vous ne cessez de servir avec passion, attendra un peu. Soufflez, mon vieux…  La guerre va être longue. »

Il me semble qu’à ce moment, il m’a posé un main sur l’épaule… mais je ne suis pas vraiment sûr. Ce geste était trop affectueux sans doute et Poincaré demeure pudique.

A un moment, je ne l’ai plus entendu. Le président était sorti, sur la pointe des pieds.

Le silence presque total est alors revenu dans mon bureau du premier étage, envahi par la même nuit que le parc du palais.

Je me suis levé pour rentrer chez moi. J’allais mieux.

Et, en chemin, en remontant à pieds vers mon domicile de la rue de Madrid, j’ai décidé de reprendre le fil de mon journal.

Cerf volant 3

Cerf volant 4 Cerf volant 5

 

 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑