29 mars 1926 : « Dessine-moi un boulon ! » Saint-Exupéry embauché comme mécanicien.

Le crépuscule s’étire sur les toits de Versailles et mon esprit est aussi gris que ce ciel de mars. J’ai refermé Les Nouvelles de Versailles avec une lassitude que mon expérience des affaires du pays ne peut totalement expliquer.

L’abîme financier. Le Franc ne tombe plus, il sombre. À la Chambre, Briand s’épuise en vaines joutes oratoires pour sauver un budget qui ressemble à un navire percé de toutes parts. On taxe, on vote, on discute du sexe des anges pendant que l’épargne des Français s’évapore !

Genève ou le mirage. L’échec de la session de la S.D.N. me laisse un goût de cendre. Ce veto brésilien est une gifle à la raison. L’Allemagne restera à la porte de la paix pour une question de prestige mal placé. Nous construisons une cathédrale de papier sur un volcan qui gronde.

Une lueur, tout de même. J’ai noté avec émotion la création de l’Œuvre des Pupilles des Sapeurs-Pompiers aujourd’hui. Dans ce tumulte de chiffres et de diplomatie ratée, savoir que l’on s’occupe des orphelins de ceux qui bravent le feu me redonne un peu foi en notre vieille nation.

La fougue de Nicolas. Mon fils est rentré hier soir les yeux brillants d’une étrange excitation. Il a passé son après-midi dans un café à tenter de dompter un oiseau rare : ce jeune « Antoine de Saint-Exupéry ». Un nom qui marque. Nicolas, avec son pragmatisme de fer et d’aluminium, veut le faire entrer dans ses projets aéronautiques. Il me décrit un jeune homme à la fois gauche et solaire, qui parle de « l’âme des moteurs » comme d’autres parlent de poésie.

Nicolas s’amuse de ce lyrisme, mais je vois bien qu’il est fasciné. Il veut l’enrôler pour « graisser les boulons » de la modernité, tandis qu’Antoine semble vouloir transformer chaque carlingue en strophe de vers. C’est une étrange rencontre : l’ingénieur qui veut conquérir la distance face au poète qui rêve de rejoindre l’azur. Je n’ai rien dit à Nicolas, mais je crains que son « alliage parfait » ne résiste pas longtemps au souffle de ce garçon qui regarde déjà plus haut que les statistiques de vol.

Que cette jeunesse est belle dans son envie de vouloir tout réparer, là où nous ne faisons que colmater les brèches du passé.

Mon fils Nicolas essaie de convaincre Antoine de Saint Exupéry de rejoindre la
C.G.E.A. (Compagnie Générale d’Entreprises Aéronautiques) Tout le monde dit « Latécoère », du nom de son fondateur Pierre-Georges Latécoère.
Je lis le journal local, cet après-midi de mars 1926. Cela me change de l’actualité nationale ou internationale pas toujours réjouissante

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