9 mars 1926 : Visite à Clemenceau

Je l’ai aimé et craint. Quand j’entrais dans son bureau place Beauvau, je ne savais jamais s’il allait apprécier mon travail ou si une critique dure, souvent juste, parfois blessante, allait solder l’entretien qu’il m’accordait. Il lui est arrivé qu’il me mette dehors sans ménagement. Parfois, il regrettait ses emportements mais ses paroles d’excuses se révélaient encore plus cinglantes.

Mais avec le temps, j’avais su mieux dominer le Tigre et donc cesser de le craindre. Détecter à l’avance sa mâchoire qui commençait à se serrer : signe qu’il perdait patience. Son visage pâlissait toujours au moment précis où il fallait s’arrêter et ne plus ajouter d’arguments.

Et puis surtout, j’appréciais ses immenses qualités. Notamment, il se battait pour ses collaborateurs. Son estime, sa protection restaient totales. Clemenceau se transformait en véritable parapluie en acier pour sa petite équipe loyale et fidèle.

Et parfois, une parole d’approbation après des jours d’effort sur un dossier, un petit mot agréable, de son écriture fine et nerveuse, à peine lisible, sur un billet ou une note dactylographiée remise la veille valaient tout l’or du monde.

Et puis, un jour de 1909, j’ai changé de patron, quand il a cessé d’être président du Conseil. Aristide Briand, Poincaré, Millerand, Herriot, les suivants … n’effaceront jamais ce que j’ai pu vivre et ressentir avec Le Tigre. Je n’ai jamais retrouvé une telle finesse d’analyse, de telles fulgurances dans les intuitions et les anticipations, des bons mots aussi bien trouvés et tellement drôles.

Avec lui, je travaillais sans m’arrêter, à perdre haleine. Avec ses successeurs, j’ai pu plus tranquillement fonder une famille, voyager, écrire, faire de la gymnastique.

Clemenceau, c’était toute ma vie. À son départ, j’ai fait ma vie.

Aujourd’hui, je vais lui rendre visite rue Franklin. Je sais déjà que lorsqu’après être entré dans le vestibule de son appartement, sa bonne va me prendre mon pardessus et mon chapeau et que je vais rejoindre la pièce où il a installé sa table de travail, ma gorge va se nouer. Je vais avoir du mal à sortir les premiers mots quand il va me lancer un peu moqueur : « Alors, Olivier M… , le fonctionnaire qui fait tous les régimes, le Talleyrand du XXème siècle, comment ça va ? » Et puis, il va me tendre, avec un sourire charmeur, ses deux mains, manifestant la joie que je vienne le voir. À ce moment, ce sera difficile de ne pas avoir aussi le regard qui se trouble un peu.

Clemenceau dans son bureau privé du 8 rue Franklin à Paris

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